En attendant Le Monde

Ce que nous attendons de la pratique journalistique du Monde c’est qu’elle continue à faire vivre une tradition professionnelle faite d’indépendance, de rigueur et d’exigence. Dès lors que nous considérons que Le Monde s’écarte de cette voie nous avons le devoir et l’obligation de tirer la sonnette d’alarme, au nom même du patrimoine intellectuel de cette publication dont nous sommes, en tant que lecteurs marocains, également dépositaires.
Le traitement que réserve depuis plusieurs mois Le Monde au Maroc et à sa transition politique et démocratique nous plonge parfois dans une profonde perplexité et suscite souvent chez nous une indignation, sincère et réelle, dont nous avons décidé de vous faire part dans cette réaction. Le prétexte étant la publication le jeudi 12 juillet 2001 par Le Monde d’un article intitulé «En attendant Mohammed VI» signé par Stephen Smith et Jean Pierre Tuquoi.
Cet article ne correspond à aucun exercice journalistique professionnel connu. Il n’informe pas, il n’analyse pas et finalement il ne donne pas aux lecteurs les moyens de se forger une idée juste et objective sur la situation du pays.
Par contre, cet article heurte « inutilement» les Marocains, blesse «gratuitement» leur amour propre et insulte «indécemment» leur volonté collective d’édifier un Etat de droit avec de vraies institutions démocratiques.
Cet article, également, et ce qui est très grave aux yeux de tous les Marocains, diffame le chef de l’Etat, veut faire douter de ses convictions et de sa volonté pour la construction d’un nouveau Maroc et porte atteinte sciemment et avec une violence rare à son image et à son honorabilité. Cela est intolérable.
Deux journalistes du Monde peuvent-ils moralement et sans préjudice aucun dicter à un chef d’Etat sa conduite en relayant des propos diffamatoires et insultants sensés semer le doute dans les esprits et contrarier le destin du pays ? Non. Ces deux journalistes, même en se réclamant d’une publication supposée être de référence, peuvent-ils humilier et rabaisser un peuple, comparé outrageusement à «un champ de tournesols», sans que leur éthique personnelle ne soit mise en question ? Aucunement. Il est évident que ces procédés, désormais permanents et systématiques à l’égard du Maroc et de son Roi, sont indignes et blâmables. Ils obéissent à une stratégie éditoriale que nous ne comprenons pas. Les exemples qui illustrent cette dérive dont vos deux rédacteurs sont en premier chef responsables, sont nombreux, répétitifs et de plus en plus graves sur le plan éthique et déontologique.
Comment peut-on, comme vous l’avez récemment fait, réduire l’Affaire Ben Barka, en ignorant sciemment son contexte international compliqué et tumultueux, aux confessions tardives d’un ex-standardiste aigri des services secrets marocains ? Est-ce cela la vérité, toute la vérité ? Pourquoi alors faire l’impasse sur le rôle désormais établi par des recherches sérieuses du SDECE, de la CIA et du Mossad ? Quel intérêt avez-vous à faire endosser l’entière et exclusive responsabilité de cette sinistre et macabre affaire de barbouzerie internationale à l’Etat marocain en sortant par le haut et en blanchissant à moindres frais et d’une manière maladroite la France ? Pourquoi vouloir, sur ce dossier, obliger le nouveau Roi du Maroc à assumer seul des actes publics de contrition alors que le secret sur l’Affaire Ben Barka n’est levé dans son intégralité ni aux USA, ni en France, ni en Israël ?
La haine contre Hassan II ne peut à elle seule justifier votre démarche qui consiste obstinément à vouloir infliger des défaites posthumes au Roi défunt en forçant son successeur à une complicité obligée jusqu’au reniement filial pour qu’enfin ce dernier trouve grâce à vos yeux. Cette démarche frise la malhonnêteté intellectuelle tellement elle peut occulter la vraie vérité sur la mort de Ben Barka et fausser en définitive le bilan que l’on peut faire du règne de Hassan II. Sur un autre plan, l’usage journalistique que vous faites des écrits et des activités du prince Moulay Hicham relève de la même stratégie d’intimidation et de rapport de force frontal, au-delà de toute retenue, avec le chef de l’Etat. Vous êtes libre de présenter d’une manière sensationnelle les prises de position du Prince, mais vous avez aussi l’obligation de permettre à des Marocains de débattre avec lui sur vos colonnes. C’est le prix à payer par lui pour accéder à cette citoyenneté inédite qu’il réclame, compte tenu de son rang. Et c’est le prix aussi de l’objectivité et de l’indépendance de votre publication.
Le Prince Moulay Hicham peut faire les analyses pessimistes et catastrophiques qu’il souhaite dans Le Monde sur l’état du Maroc et de sa gouvernance. Il peut aussi accréditer l’idée, avec un discours parfois confus et souvent contradictoire, que le Maroc est un bateau à la dérive sans commandant, c’est son droit s’il le trouve compatible avec ses devoirs familiaux. Mais quand Le Monde recycle les prises de position du Prince auxquelles il a donné une large publicité, sans débat contradictoire ni droit de réponse, pour confectionner des articles tendancieux laissant croire qu’il y aurait une vacance de pouvoir au Maroc, cela devient de la mauvaise foi pure et simple. Or celle-ci rejoint presque naturellement, dans le cadre de votre stratégie de ces derniers mois, votre désir, incompréhensible et douteux, de mettre intellectuellement sous tutelle SM le Roi Mohammed VI.
Le Monde même avec l’aide du Prince Moulay Hicham dans une belle conjonction paradoxale d’intérêts ne peut réouvrir la succession au Maroc. Après le décès de Hassan II et l’intronisation de son fils aîné, la succession est, légalement et légitimement, fermée au Maroc. Ainsi en ont décidé les Marocains. Le reste, tout le reste, relève soit de la manipulation politicienne, somme toute ordinaire et à laquelle un Etat doit normalement faire face ou d’émois naturels que peuvent vivre, dans la construction d’un nouveau leadership, les membres d’une famille royale après une succession «exceptionnelle» eu égard à la stature et au poids du Roi défunt.
Maintenant si Le Monde veut sérieusement aider ses lecteurs à comprendre les enjeux et les défis de la transition politique et démocratique que vit actuellement le Maroc, il doit s’y prendre autrement. Il doit nous expliquer qu’à la différence des transitions espagnole, portugaise ou polonaise qui ont été assistées par l’Europe, le Maroc fait sa transition seul dans un environnement économique dégradée marquée par le sous développement et les exigences de la mondialisation.
Il doit nous dire aussi que la transition marocaine s’appuie sur une société rongée par le chômage, lestée par l’analphabétisme et déstabilisée par des besoins sociaux criards. Il doit aussi nous montrer que le Maroc opère sa transition dans un environnement régional hostile cadré à l’Est par un voisin belliqueux qui utilise l’affaire du Sahara marocain pour ralentir la marche du pays, et au Nord par une Europe fermée, peu solidaire et dominatrice sur le plan des échanges commerciaux.
Il peut nous aider à comprendre pourquoi, dans le cadre de la transition, le Maroc doit tourner la page des atteintes aux droits de l’homme en privilégiant la mémoire, la reconnaissance des torts de l’Etat, l’indemnisation de toutes les victimes sans allumer les feux de la haine, de la déchirure sociale, de la déstabilisation de l’Etat, ou de la revanche. Il doit nous assister à trouver une voie propre et endogène à l’instar des Portugais, des Espagnols, des Chiliens, des Argentins ou des Africains du Sud pour, dans le domaine des droits de l’Homme toujours, s’affranchir du passé sans, par excès de mémoire, prendre en otage l’avenir d’un peuple. C’est cela que nous attendons du Monde. C’est peut-être beaucoup. Ce n’est peut-être pas vendeur. Ça ne génère pas de «scoops» journalistiques. Mais cela serait moralement juste et tellement utile à l’évolution du pays. Quant au débat qui semble vous intéresser sur les prérogatives et le rôle du Roi en période de transition nous regrettons de constater que vos deux journalistes, dans tous leurs écrits, piégés par leurs sources uniques et habituelles, sont tombés dans les mêmes convulsions schizophréniques qui secouent actuellement une partie pourtant éclairée de l’opinion publique marocaine.
Quand aujourd’hui les Marocains, y compris certains libéraux ou démocrates de gauche parlent d’une évolution du Maroc à l’espagnole, leur discours est tellement contradictoire et ambivalent que nous ne savons plus s’ils font référence à Juan Carlos ou à Franco. Ils veulent à la fois un Roi qui règne et qui gouverne, une espèce de retour à un régime autoritaire et répressif, qui puisse garantir par la force leurs intérêts familiaux ou corporatistes, et un Roi qui règne sans gouverner pouvant leur offrir une démocratie parlementaire avec un Premier ministre fort issu d’une majorité parlementaire produite par des élections immaculées. Le propre des transitions démocratiques c’est qu’elle génère parfois des confusions, celle-ci en est une. Mais là n’est pas le problème. Le problème c’est quand vos deux journalistes reprochent au Chef de l’Etat de ne pas travailler assez, de ne pas gouverner, de ne pas écrire ses discours, de ne pas prendre de décisions exécutives. Au-delà de la désinvolture et de la puérilité des propos, Le Monde demande au Roi du Maroc, SM Mohammed VI, de régner et de gouverner d’une manière caricaturale pour faire revivre les archétypes du passé. C’est consternant. Ce n’est plus une erreur de jugement, c’est une faute professionnelle quand on connaît les valeurs démocratiques dont se réclame Le Monde.
Jamais dans l’Histoire du Maroc les Marocains n’ont été aussi libres dans leurs actions et dans leurs expressions. Jamais le Maroc n’a eu un Premier ministre avec des prérogatives aussi fortes et des marges de manoeuvres aussi larges.
Jamais auparavant le Maroc n’a eu réellement la possibilité de prendre véritablement son destin en main que pendant ces deux dernières années. Cela est le produit de la transition que nous vivons et le résultat de la manière et de la méthode dont SM Mohammed VI entend assumer ses responsabilités. Ce sont là des choix démocratiques forts et assumés que ni vos deux journalistes ni leurs amis ne peuvent valablement présenter comme une faiblesse ou un laisser-aller quelconque.
Que tout cela se passe d’une manière qui paraît à certains chaotique ou désordonnée avec parfois des erreurs, c’est là aussi le propre d’une transition. Il faut bien que les Marocains apprennent à assumer des responsabilités qu’ils n’ont jamais eues. Il faut bien que l’exécutif, l’administration, le Parlement, les partis politiques et les médias arrivent un jour à se prendre en charge. Il faut bien également que les Marocains s’émancipent en sortant d’un système social et politique «administrativement» régulé pour fonctionner dans un système ouvert et non régulé balisé uniquement par des règles de droit. C’est cela le vrai défi pour le Maroc et nous avons la conviction que nous le relèverons avec S.M. le Roi Mohammed VI. Tous ceux qui contrarieront cette marche à la fois difficile et ambitieuse parce qu’ils auraient peur, en l’absence d’une régulation, des échéances électorales de 2002 se rendront moralement responsables d’une profonde régression que nous refusons pour notre pays.

• Mohamed Mjid
• Samira Sitail
• Khalil Hachimi Idrissi
• Narjis Rerhaye

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