Et si tout le monde était mené en bateau?

Le rush continue de plus belle depuis plus d’un mois. La clinique Dar Essalam à Casablanca est prise d’assaut tous les jours par une marée humaine impétueuse. Des jeunes, que des jeunes venus des quatre coins du Maroc pour effectuer un contrôle médical. Ce sont les candidats aux 22.000 emplois dégottés par le ministre du pôle social Abbas El Fassi par le biais d’une agence émiratie du nom de Al Najat. La belle affaire. Dans un contexte national marqué par un chômage endémique de la jeunesse, cette offre est évidemment une aubaine. Un don du ciel. Abbas El Fassi, lui, ne peut rêver meilleur cadeau à l’approche des élections.
Cependant, cette affaire soulève déjà des questions. Et quelles questions. D’abord celle-ci : Comment se fait-il que le contrôle médical ait été confié à une seule clinique privée pour l’ensemble des postulants ? La logique ne voudrait-elle pas que cette mission néanmoins juteuse revienne aux polycliniques de la CNSS ou aux hôpitaux publics dans les provinces du moment que le recrutement se fait par l’intermédiaire de l’État ? Une telle démarche éviterait le déplacement à des milliers de jeunes habitant dans des villes lointaines de Casablanca (Oujda, Tanger, Nador…). Il va de soi qu’une personne à la recherche d’une situation professionnelle est prête à se coltiner les pires difficultés. Faire des centaines de kilomètres, à pied s’il le faut, n’est pas la mer à boire. Mais de là à profiter de la détresse des demandeurs de travail… A propos de la mer, des pans entiers de la jeunesse de ce pays, réduits à l’oisiveté et acculés au désespoir, ne se jettent-ils pas dans le Détroit, au péril de leur vie, dans l’espoir de gagner l’Espagne et des cieux plus cléments?
Les 22.000 candidats sélectionnés, nous dit-on, seront embauchés dans le secteur de l’hôtellerie haut de gamme. Précisément comme personnel d’accueil et agent de maintenance à bord de bateaux de croisière et de plaisance dans des pays d’Europe et d’Amérique après un stage de formation de deux semaines en Angleterre. Le rêve. Le salaire est attrayant selon Abbas El Fassi qui s’est exprimé à ce sujet le 18 avril devant le Parlement : 660 dollars US par mois dans le cadre de contrats de 12 mois renouvelables (ces derniers seront élaborés en mai et juin). Les frais de nourriture, d’hébergement et des soins médicaux sont à la charge des “compagnies étrangères“. Les employés qui manient la langue anglaise toucheront en sus une prime de quelque 100 dollars. Avec de tels avantages, on imagine que tous les chômeurs du pays et même ceux qui estiment trimer pour un salaire de misère ont déjà sauté sur l’occasion. La crainte cependant est grande que ces futurs émigrés légaux ne soient menés en bateau… Précision solennelle du ministre istiqlalien : l’opération n’est entachée d’aucune ambiguïté ou irrégularité. Parole de Abbas El Fassi.
Alors quels sont les critères de sélection ? Les postulants doivent être titulaires d’un DEUG, d’une licence ou des bacheliers ayant suivi une formation professionnelle. Les sans-emplois qui répondent à ce profil se sont inscrits dans les représentations régionales de l’ANAPEC (Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences) dont le directeur général, Chafik Rachad, est un proche de l’Istiqlal. Par ailleurs, tous ceux qui ont déposé leur candidature et furent ensuite orientés vers Dar Essalam, la belle et heureuse clinique casablancaise pour contrôle médical croient dur comme fer qu’ils sont, d’ores et déjà, retenus pour aller travailler comme promis dans le cadre merveilleux des croisières et des virées en mer pour nababs et autres privilégiés de la vie . Personne apparemment ne leur a expliqué qu’il y aura une sélection parmi tous les prétendants. Cela appelle une autre question : Quel est le nombre exact des candidats au travail au large, recensés par les services de l’ANAPEC ? Certainement beaucoup plus que les 22.000 personnes sollicitées. Et puis, il semble que la plupart des postulants ne savent pas qu’ils subiront une contre-visite médicale une fois arrivés en Angleterre, si jamais ils y arrivent. Ce qui pourrait se solder par le rejet de centaines de candidats pour diagnostic négatif et partant leur renvoi d’où ils sont venus. Une chose est sûre : une telle histoire risque de faire beaucoup de frustrés; “ 22.000 emplois sur des bâtiments flottants, c’est énorme“, explique un spécialiste des arcanes de l’emploi à l’international. Le mirobolant contrat de l’agence émiratie est finalement l’affaire de combien de jobs ? Tel est le fond de la question. Abbas El Fassi le sait-il vraiment?
Quant à la question des fonds, elle est claire : les sommes qui seront engrangées par la clinique Dar Essalam des Bahnini et autres Mékouar au titre des visites médicales, sont fabuleuses. Elles se chiffrent en quelques milliards de centimes. 900 Dhs pour chaque candidat, faîtes le calcul… L’argent des laissés-pour-compte, qui sont prêts encore et encore à se saigner aux quatre veines pour une place au soleil. Pour un ailleurs incertain. Ici, l’horizon est bouché.
“Franchement, le prix est assez élevé pour un examen de base qui comprend juste un prélèvement sanguin, la tension, le poids, la taille et un cliché radiologique“, déclare un médecin. En vérité, tout cela est une affaire de 200 Dhs tout au plus. N’est-ce pas honteux de faire payer des diplômés chômeurs qui n’ont de ressource autre que l’énergie de l’espérance ? “Ils ne doivent rien débourser car les frais du contrôle médical dans le cas d’espèce sont normalement pris en charge par l’employeur“, note un syndicaliste. Il ajoute : “cela ressemble à l’exploitation de la misère humaine“. Pourvu que la croisière s’amuse pour tout le monde.

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