Hamed, le marocain de Ben Laden

Un groupe de jeunes, le regard halluciné, sont adossés contre un mur plein de graffitis. Ils font la conversation en fumant des pétards. Une voiture passe en brimbalant à grand bruit. À deux pas, un homme d’un certain âge marche difficilement en pestant contre quelqu’un ou quelque chose. Visiblement, l’ambiance n’est pas amicale. On sent partout la tension, un air de révolte.
Principe Alfonso est un quartier marocain très chaud de Sebta. Un véritable coupe-gorge, un repaire de délinquants et de trafiquants de tout poil. Difficile pour un étranger de s’y hasarder le jour comme la nuit sans risque de se faire agresser. Même en cas de problème, la police locale, par peur ou par négligence, n’ose pas mettre les pieds dans ce ghetto qui fait peur.
L’insécurité totale. Conséquence de la politique de marginalisation et de discrimination pratiquée depuis longtemps par les autorités espagnoles à l’égard des citoyens marocains, le chômage et l’oisiveté battent ici des records. La pauvreté et la précarité atteignent des sommets. Le malaise social est très profond. Des visages porteurs de toutes les tristesses et de toutes les frustrations. En l’absence d’opportunités d’emplois, on survit grâce au trafic sous toutes ses formes. Une situation qui tranche avec la prospérité des autres districts où résident les Espagnols de souche. Deux mondes distincts qui ne se rencontrent pas.
La méfiance des habitants, quelque 17000 âmes, de Principe Alfonso s’est accentuée dès que ceux-ci ont appris, il y a deux mois environ, la mauvaise nouvelle : la détention d’un jeune du quartier, Hamed Abderrahmane, dans la baie cubaine de Guatanamo, soupçonné d’être un militant de l’organisation d’Al Qaïda de Oussama Ben Laden. Les gens sont même devenus nerveux, voire un peu parano, voyant des agents de la CIA dans tous les coins de rue.
La famille du prisonnier, elle, est inquiète, déchirée, livrée à elle-même. Elle ne sait pas quoi faire devant le drame qui s’est abattu soudainement sur elle. Les jours filent et elle n’a aucune nouvelle de Hamed emprisonné avec quelque 300 “terroristes“ dans une zone de non-droit. Ni prisonniers de guerre protégés par la convention de Genève, ni accusés dans le cadre d’une affaire judiciaire relevant d’un tribunal compétent. “ Mon fils à moi, terroriste ? Jamais de la vie“, a crié Saâdia, la mère de Hamed Abderrahmane à la face des deux journalistes espagnols venus lui annoncer la terrible nouvelle et mener une enquête sur cette étrange affaire.
Croyant au départ à une blague ou à une méprise, elle a dû se rendre rapidement à l’évidence lorsque les médias ibériques ont cité le nom de son fils parmi les détenus du champ de bataille, selon l’appellation officielle américaine, et recueilli des réactions des officiels espagnols à ce sujet. Madrid se sent concerné parce que Hamed Abderrahmane est porteur de la nationalité espagnole. Du côté des responsables marocains par contre, c’est le silence absolu, gênés visiblement aux entournures par cette histoire qui n’a rien de drôle. Les images apocalyptiques du 11 septembre, avec l’émotion qu’elle a suscitée dans le monde entier et le flot de dénonciations qu’il a entraîné, sont encore présentes dans tous les esprits.
Né le 22 septembre 1974 à Sebta où il a fait ses études primaires et secondaires, Hamed Abderrahmane est le quatrième d’une fratrie de 8 enfants. Il avait quitté contre la volonté de ses parents le domicile familial au cours de l’été de l’année dernière. Destination : l’Angleterre, devenue de plus en plus la cible de choix des clandestins et la base préférée des groupes islamistes. La famille de Hamidou, comme l’appellent ses amis de Principe, est encore sous le choc, ayant du mal à croire que leur fils soit un sicaire de Oussama Ben Laden.
Mais qu’est-ce qu’il est allé faire en Grande-Bretagne ? “ Trouver du boulot, explique son père. Car ici, à Sebta, nous Marocains, nous vivons dans l’exclusion totale à cause de la politique des autorités espagnoles“. La mère intervient : “ Hamed nous a appelés en octobre dernier pour nous dire qu’il se portait bien et qu’il a trouvé un travail comme serveur dans un restaurant à Londres“.
Certains voisins confirment que Hamed a décidé de partir en Europe pour fuir le chômage et la misère qui prévalent dans sa ville natale où des jeunes comme lui n’ont aucun droit. Pas même celui de rêver à une vie meilleure. D’autres avancent que Hamidou, à l’instar d’ailleurs de nombre de garçons de son âge marginalisés et sans perspectives, était sensible aux sirènes extrémistes et proche des associations islamistes très actives dans l’enclave marocaine. Le quartier Principe compte pas moins de 7 mosquées et une dizaine d’écoles coraniques.
Est-ce suite à l’appel de ses chefs que Hamed a fait le voyage de Londres ? Des sources espagnoles notent que Hamed a été recruté par Imadeddine Barakat, alias Abou Dahd, chargé du réseau Al Qaïda en Espagne que les autorités de ce pays ont réussi à démanteler en novembre dernier dans certaines villes comme Grenade et Madrid.
Hamidou a fait le circuit classique des Arabes Afghans : l’étape de Londres pour suivre des cours d’embrigadement religieux, ensuite Kandahar en vue de s’entraîner aux techniques de combat et au maniement des armes. Après Kandahar où il est arrivé le 8 août dernier, Hamed, qui avait la réputation d’un dur, se rend à Kaboul pour rejoindre les rangs des combattants enrôlés à partir du territoire espagnol.
Selon les autorités madrilènes, ils sont une vingtaine dont un autre Espagnol d’origine marocaine du nom de Abdesslam Rachouane. Ces Moujahidines ont participé à la guérilla contre l’Alliance du nord et plus tard mené une résistance plus ou moins forte contre les soldats américains après leur débarquement dans le pays des Taliban.
L’Espagne a dépêché aussitôt une délégation d’enquêteurs à Guantanamo pour identifier ses prisonniers. Mais elle n’a pas pu les rencontrer. C’était prévisible. Les Américains ont transféré ce qu’ils considèrent comme des complices de Ben Laden sur l’île de Cuba afin justement de pouvoir les interroger à tempérament sans être obligés de dire les chefs d’accusation retenus contre eux.
Dans son survêtement orange de prisonnier pas comme les autres, Hamed Abderrahmane, chaînes aux pieds, poignets menottés, a tout loisir de méditer sur son triste sort sous un soleil de plomb. Le drame de ce Marocain afghan est celui d’une enclave dont les citoyens “ghettoïsés“ vivent entre l’enclume de l’exclusion et le marteau du racisme. Une peste qui justifie le choléra de tous les intégrismes.

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