Herzenni : «il faut s’approprier l’INDH»

Herzenni : «il faut s’approprier l’INDH»

ALM : Quel regard portez-vous sur le Maroc d’aujourd’hui sous le règne de SM le Roi Mohammed VI ?
Ahmed Herzenni : Je suis extrêmement optimiste. Optimiste parce que durant ces 7 ans de règne, d’immenses chantiers ont été réalisés. Sachant qu’il reste à lever un certain nombre d’hypothèques. Au plan politique, pour passer à une démocratie institutionnelle, les partis doivent se mettre à niveau ; il importe également de créer un organe de dialogue social et consentir davantage d’efforts pour répondre aux urgences sociales ; il faut réussir la gageure de l’autonomie de nos provinces sahariennes ; il faut accélérer et approfondir les réformes fondamentales de l’école et de la justice. Extrêmement, pour contrer le pessimisme ordinaire qui se nourrit de l’autodépréciation et d’un rapport malsain avec nous-mêmes ; sans négliger ce pessimisme que je qualifierais de militant, qu’il soit le fruit de la paresse ou du ressentiment. Je souligne à cet égard que les nations n’ont jamais rien gagné à diaboliser leurs fils ou leurs dirigeants.

Quelle appréciation faites-vous de l’INDH ?
Une initiative bienvenue quoique tardive. C’est une manière de s’acquitter de la dette de la société marocaine envers ses membres les plus démunis. Mais au-delà des discours sur la dignité humaine, le développement humain doit être considéré comme un outil de développement et sa condition sine qua non. Je me réjouis de la création d’un Observatoire du développement humain qui permettra de garantir que le cap sera maintenu rigoureusement. On pourrait souhaiter qu’en plus, il y ait une appropriation de l’INDH par les partis démocratiques, les partis de gauche en particulier.

Estimez-vous que le Maroc se porte mieux sur le plan économique ?
Le Maroc se porte indéniablement mieux au plan économique et cela irait encore mieux si les grands entrepreneurs privés prenaient davantage de risques. Il est patent qu’une des raisons de notre retard économique est la faiblesse de l’esprit d’entreprise, qui est aux antipodes de l’esprit marchand qui caractérise encore notre société. On ne peut à cet égard que saluer des programmes tels que «Mouqawalati» ainsi que les programmes d’accompagnement des DVD.

Pourquoi le Maroc ne s’est-il pas lancé plus tôt dans une telle politique ?
Il manquait le consensus politique. En fait, il aurait été possible pour le Maroc de lancer de tels chantiers dès 1975, grâce à la mobilisation autour de la question nationale. D’autant plus qu’à l’époque, l’USFP avait adopté la stratégie de la lutte démocratique. Mais la conjoncture avait imposé en 1980 le recours au programme d’ajustement structurel, ce qui a entraîné la crise sociale et politique que l’on sait.

Comment appréciez-vous les conclusions du rapport du cinquantenaire ?
Il m’est difficile d’avoir un regard extérieur sur ce rapport dans la mesure où j’y ai modestement contribué en tant que membre de la commission scientifique. Mais je dirais qu’il est le fruit d’un effort honnête et réellement indépendant. Je regrette seulement que jusqu’à présent les partis politiques et les intellectuels n’aient pas tiré avantage de ce travail pour animer le débat national. Mais puisque ce rapport est désormais disponible dans les kiosques, il pourra faire son chemin dans la rue, à la portée des citoyens…

Quel est votre point de vue sur l’IER ?
L’expérience marocaine en matière de règlement des atteintes aux droits de l’Homme est exemplaire à plus d’un titre. Toutes les craintes qui se sont manifestées au moment de la création de l’IER ont été démenties. La société marocaine a plutôt bien vécu le «déballage» des abus du passé, il n’y a pas eu la «fitna» redoutée ; de plus, les recommandations de l’IER dépassent en audace tout ce qu’ont pu réclamer jusqu’aujourd’hui même les partis de gauche. Certes, certains dossiers n’ont pas encore été clarifiés, Mais SM le Roi lui-même a souligné que l’histoire ne pouvait pas être effacée et le CCDH a été chargé de poursuivre les investigations concernant les dossiers restants. Quant à la question de l’impunité, précisons que la justice transitionnelle, l’approche retenue par l’IER, voit sa mise en œuvre conditionnée par une certaine renonciation à la punition des fautes commises. Le plus important étant de garantir que de telles fautes ne se reproduisent plus à l’avenir. Il appartient évidemment aux acteurs, notamment politiques, de traduire les recommandations de l’IER en actes.
Le Maroc a donc bien tourné la page du passé mais le fait d’avoir fini de lire un livre n’interdit pas d’y revenir pour en relire à sa guise telle ou telle page.

Que pensez-vous de la dynamique associative qui anime un Maroc de plus en plus solidaire ?
L’associatif a effectivement connu un grand développement durant ces deux dernières décennies et il est légitime d’espérer qu’avec l’INDH, cette dynamique s’amplifie. Reste à éviter la dérive de financements extérieurs qui viendraient restreindre l’autonomie du secteur associatif en matière d’identification des problèmes et d’établissement des priorités d’action.

Comment percevez-vous la crise qui frappe les partis politiques ? Serait-ce la fin de la politique ?
Ça ne peut pas être la fin de la politique dans la mesure où tant qu’il y aura des cités, il faudra bien les gouverner. Certes, il est vrai que nos partis politiques semblent déboussolés parce nous vivons à une époque où il n’y a plus de certitudes absolues et que les partis ont par nature besoin de certitudes absolues.
Il faut donc commencer par relativiser l’importance des identités idéologiques et mettre davantage l’accent sur les programmes d’action. Ensuite, il faut favoriser la démocratie interne, permettre la constitution de courants, créer des organes de suivi de l’action gouvernementale, associer le maximum de militants à la définition de programmes d’action et surtout encourager les militants à travailler avec les masses les plus défavorisées, des douars aux bidonvilles. C’est ainsi seulement que nos partis pourront se renouveler et retrouver une audience méritée.

Dans ce contexte de vide politique, y a-t-il un péril islamiste ?
Si vous entendez par péril islamiste le risque que les élections législatives de 2007 soient remportées par le PJD, alors oui, ce péril existe mais il n’est pas fatal : les forces démocratiques peuvent toujours se ressaisir, se renouveler, s’unir et remporter les élections de 2007. Cela ne dépend que d’elles. Si on entend par péril islamiste qu’il y a un risque de suprématie d’une certaine conception de l’existence et des mœurs, je crois que fondamentalement l’Islam marocain est un Islam de tolérance et de modération. Les formes extrêmes de l’Islam qui se développent actuellement ne sont qu’un phénomène temporaire qui s’explique essentiellement par les injustices qui se commettent au niveau international.

Quelle évaluation faites-vous de l’action gouvernementale ?
Lors de son investiture, le gouvernement de M. Jettou m’avait déplu: son programme initial donnait la priorité à la mise à niveau de l’entreprise, ce qui revenait à subventionner le grand capital, alors que la priorité aurait du être accordée aux questions sociales. Au lendemain des attentats du 16 mai 2003, c’est SM le Roi et pas le gouvernement qui avait recadré l’action. Mais depuis deux ans, le gouvernement semble se concentrer sur les questions sociales et je crois que les réalisations effectuées dans ce cadre sont très honorables. J’espère que d’ici 2007 le gouvernement continuera dans cette voie.

Que faut-il faire pour moderniser le pays de manière irréversible et l’arracher à ses archaïsmes ?
Pour assurer de façon irréversible le décollage politique et social du Maroc, il nous faut aller vers une démocratie institutionnelle qui suppose des partis forts et la mise en oeuvre d’une réforme de trois secteurs vitaux qui sont l’école l’entreprise et la justice. Faut-il souhaiter une révolution culturelle pour en finir avec nos archaïsmes ? Sans doute. Concrètement, il s’agirait d’aboutir à deux changements majeurs: en premier lieu, apprendre à résoudre des problèmes de façon concrète, à identifier des pratiques de planification rationnelle, à mettre en œuvre et à faire du suivi. Cette voie de modernisation devrait s’appliquer à tous, de l’individu à la famille et à l’Etat ; en second lieu, veiller à une meilleure articulation entre le «penser», le «dire» et le «faire». Tant que nous vivrons dans la désarticulation entre ces trois ordres, rien de sérieux et rien de définitif ne pourra être bâti.

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