Il est difficile de stopper l’horloge

ALM : Certains membres permanents du Conseil de sécurité ne semblent pas convaincus des arguments américains pour déclarer la guerre à l’Irak. Ils estiment qu’il faut davantage de temps aux inspections de l’ONU. Les USA sont-ils toujours déterminés à recourir à la force même en dehors du Conseil de sécurité?
Margaret Tutwiler : C’est difficile de stopper l’horloge. Le président Bush a annoncé récemment que cette situation ne va pas durer. Il faut situer notre différend avec l’Irak dans le contexte de la lutte contre le terrorisme.
Pour la première fois dans l’histoire de notre nation, les USA ont été attaqués de front le 11 septembre. Plus grave, il ne s’agit pas d’un seul événement, notre pays a subi aussi des menaces et des attaques bactériologiques (anthrax) dans le but de nous détruire. Le président Bush est responsable vis-à-vis du peuple américain et du reste du monde pour les protéger par tous les moyens.
J’ai eu l’occasion d’être impliquée, en 1991, dans la guerre du Golfe, en tant qu’adjointe au secrétaire d’Etat et porte-parole du département d’Etat. Je n’arrive pas à comprendre comment Saddam Hussein met son peuple dans une situation pareille de guerre à cause du non-respect des résolutions des Nations unies.
Toutes les sociétés civilisées refusent le terrorisme. Le Maroc, comme les USA et leurs alliés ont coopéré pour faire face à cet ennemi non-conventionnel, sans uniforme, ni territoire ni armes traditionnelles. J’ai été la semaine dernière à Washington. J’ai vécu 20 ans dans la capitale, mais je n’ai jamais vu autant de mesures sécuritaires près des monuments et des administrations du gouvernement.
Les Américains ont pris également beaucoup de précautions pour se prémunir contre des attaques biologiques ou chimiques éventuelles. Des tests d’évacuation ont été effectués par plusieurs organismes. Il s’agit d’une situation sérieuse et le président est déterminé à protéger ses concitoyens quel qu’en soit le prix.
Mais malgré la détermination américaine de mener la guerre, les Européens notamment la France, la Belgique et l’Allemagne ont une position différente dans le règlement de ce différend ?
Je ne pense pas qu’il y ait une divergence entre l’Europe et les USA. L’Union européenne inclut plusieurs Etats qui appuient l’application de la résolution 1441 plus que d’autres nations. La France et l’Allemagne ont une position plus nuancée à propos de cette résolution.
Mais des millions de citoyens à travers le monde ont manifesté leur désaccord par rapport à cette guerre.
Pour ce qui est des manifestations pacifiques de la semaine dernière, il s’agit d’un courant mais qui n’est pas majoritaire. Tout le monde n’est pas descendu dans la rue. Mon objectif n’est pas de diminuer l’importance de ces manifestations, mais il faut les situer dans leur contexte en les comparant à la population globale.
Les Marocains organisent, une marche de solidarité avec le peuple irakien. Qu’est-ce que vous en pensez ?
J’estime que les Marocains ont le droit de manifester dans un cadre pacifique conformément aux règles des libertés publiques en vigueur. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que le peuple irakien souffre sous le règne du dictateur Saddam Hussein. Le peuple marocain convient qu’il est le seul responsable de ce conflit.
Sur un autre registre, les USA sont accusés d’observer une position de deux poids, deux mesures dans le conflit palestinien. Comment expliquez-vous votre alignement systématique sur Israël?
Il n’y a pas de paradoxe dans la gestion du conflit du Proche- Orient. Sincèrement, la tragédie palestinienne est préoccupante. Il s’agit d’un conflit qui oppose les deux protagonistes depuis plus de 50 ans. C’est clair que c’est un problème qui ne concerne pas seulement les USA. L’Europe et les pays arabes devraient s’impliquer davantage dans la résolution de ce conflit afin de lui trouver une solution pacifique et équitable.
S’agissant des relations maroco-américaines, comment les évaluez-vous ?
Les négociations menées par Mme Catherine Novelli et Taieb Fassi Fehri se déroulent selon un planning bien établi. Je veux d’ailleurs partager avec vos lecteurs la réaction des négociateurs américains lors du deuxième round des négociations relatives à l’accord de libre-échange. Les présidents des sous-commissions ont beaucoup apprécié le niveau de préparation qualitatif des négociateurs marocains. C’est un compliment sincère dont les Marocains doivent être informés.
Des séances de négociations par visioconférence seront organisées régulièrement entre les deux équipes de négociateurs. Prochainement, des pourparlers auront lieu également entre les deux délégations en marge d’une conférence internationale de l’OMC à Genève.
Quant au troisième round de finalisation de l’accord, il est prévu pour le 24 mars prochain.
Le président George Bush a annoncé récemment une grille de critères pour bénéficier de l’aide au développement. Dans quelle mesure le Maroc répond-t-il à ces exigences ?
Je suis convaincue que le Maroc est très qualifié pour bénéficier de l’aide américaine. L’Administration Bush a établi 16 critères qui sont d’ailleurs publics pour octroyer des aides à ses partenaires. Ces aides ambitionnent de soutenir les efforts des pays qui ont entrepris des réformes politiques et économiques. Le respect de la démocratie et des institutions constitutionnelles et parlementaires sera déterminant dans l’affectation de ces aides par les différentes agences de développement américaines. Pour l’appréciation de chaque candidat à l’aide au développement des Etats-Unis, un conseil d’administration a été créé à cet effet. Il sera présidé par le secrétaire d’Etat américain. Les USA sont devenus très vigilants dans l’étude des dossiers liés à l’aide. Seuls les pays ayant une politique de réforme économique efficiente et oeuvrant pour l’instauration de l’Etat de droit pourront en bénéficier.
Peut-on quantifier le niveau de cette assistance dans le cas du Maroc ?
C’est difficile de quantifier l’aide financière américaine au Maroc puisqu’elle provient de plusieurs agences et programmes (militaire, économique, culture, éducation…).Certes, l’apport de l’Agence de développement américaine (USAID) a vu son taux diminuer depuis les années 80, mais cette situation s’explique par l’évolution enregistrée par votre pays en ce qui concerne le niveau de vie de ses citoyens.
Je pense que ce qui est déterminant dans nos relations bilatérales, c’est l’aboutissement de l’accord de libre-échange parce qu’il s’agit d’un partenariat qui permettra d’encourager les investissements et les échanges bilatéraux.
A ce propos, la récente réaction du ministre français du Commerce extérieur sur ce projet d’accord de libre-échange est surprenante. Si le Maroc arrive à conclure un accord avec les USA, il pourrait alors négocier en position de force ses accords bilatéraux avec la France et d’association avec l’Union européenne, ce qui semble indisposer certains pays. L’Accord de libre-échange constitue aussi un excellente opportunité pour que le Maroc diversifie la destination de ses exportations avec ses partenaires économiques et être en position de force lors des différentes négociations politiques et économiques.
Le fait d’être le second pays après la Jordanie à conclure un accord de libre-échange est un atout, comme en témoigne la démarche de plusieurs pays partenaires des USA qui veulent bénéficier de ce même traitement privilégié.
Lors de votre mandat en tant qu’ambassadrice des USA au Maroc, qu’est-ce qui vous tient le plus à coeur ?
Je pense que l’aboutissement de l’accord de libre-échange sera l’événement le plus important et le plus exaltant dans lequel je m’investis avec force. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de pouvoir contribuer à améliorer l’image de mon pays au Maroc. J’ai appris beaucoup de choses lors de mon séjour dans votre pays. Je veillerai à valoriser vos nombreux atouts, aux Etats-Unis, et à partager avec vous les plus belles choses que puisse offrir mon pays.

• Propos recueillis par Mohamed Tamri & Rachid Jankari

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