«Il faut se mettre au travail»

Aujourd’hui Le Maroc : Quelle lecture faites-vous de la donne politique nationale ?
Abdelouahed Souheil : On peut caractériser le paysage politique actuel par un grand dynamisme qui se reflète à travers un débat politique. Je ne juge pas le fond de ce débat, mais je constate qu’il est marqué par la multiplication des acteurs de la vie politique aussi bien en termes de partis politiques qui existent ou qui se créent, qu’à travers la société civile, dont un certain nombre de composantes ne cachent pas le caractère politique de leur action.
Je pense que c’est le reflet d’une période de transition. Nous sortons de 40 années d’une vie politique heurtée, d’une vie politique qui passait par des hauts et des bas, avec des chocs frontaux violents parfois, qui ont duré jusqu’à un certain compromis historique qui s’est construit, à mon avis, depuis 1974 et jusqu’à l’alternance et l’après-alternance. Je crois donc qu’il est normal que le champ politique connaisse l’effervescence qui existe actuellement. Je constate également, malheureusement, que le débat autour de projets politiques se fait rare, parce qu’il n’y a pas autant de projets politiques que de partis pour ce pays.
Il y en peut être un ou deux, au maximum trois. On ne retrouve pas le reflet de ces projets en termes de recomposition de champ politique et même d’alliances.
Vous faites allusion à l’inflation partisane, est-ce qu’elle ne vous dérange pas ?
Intellectuellement, elle me pose problème. Mais sur un plan de principe, elle ne peut pas me déranger. A partir du moment où l’on opte pour le système de la liberté, on ne peut pas réglementer l’arrivée de nouvelles personnes qui disent qu’elles ont un projet politique. Je pense que c’est une période transitoire et d’autres pays l’ont vécue. Ce fut le cas en Espagne, par exemple. Sur le plan de la sociologie, nous sommes une société qui sort d’une organisation tribale tres diversifiée, pour un autre type d’organisation qui est celui d’un Etat moderne et l’on retrouve dans le champ politique toutes les dissensions qui ont existé à un moment ou un autre dans l’histoire du Maroc.
On a l’impression qu’on est passé d’un stade de recomposition à un stade de décomposition
C’est la grande erreur. Il faut se rendre à l’évidence. Aujourd’hui il n’y a pas de parti politique marocain capable de réunir 30 % des suffrages, ni 20 p% des suffrages, peut-etre même pas 15 %. Ceci devrait donner à réfléchir. On a cultivé pendant ce qui a été convenu d’appeler «les années de plomb», un double langage extrêmement dangereux. Chacun croyant détenir à lui seul la vérité et chacun se croyant à lui seul, représentant du peuple marocain. Il y a donc des relents de ce genre de nostalgie de parti unique. Au PPS nous sommes pour le pôle de gauche. Personnellement j’imagine que dans la législature qui aura lieu vers 2013, il faut un seul parti à gauche. Evidemment il y a des règles de fonctionnement et des conditions objectives à préparer. Je ne pense pas que le grand projet de la gauche puisse être servi par l’existence de 4 ou de 5 partis à gauche.
Vous préconisez un grand parti de gauche avec des courants internes ?
Les courants peuvent être une période transitoire de la vie de ce parti. Ce fut le cas pour le parti socialiste français. On a par la suite trouvé d’autres formes que l’histoire impose.
Pourtant, on a l’impression que l’alliance PPS-PSD peine à s’élargir à d’autres partis
Nous voulions faire un grand pôle de gauche avec une organisation adéquate où nous aurions retrouvé des partis de l’USFP jusqu’à la gauche radicale en passant par le PPS, le PSD et l’OADP. Nous pensons que ce pôle fera venir à lui beaucoup de gens qui ont une sensibilité de gauche mais qui ne sont dans aucune de ces formations. Un courant qui serait socialiste ou social-démocrate a sa place dans ce pays. Quand on a commencé à travailler, un des principaux acteurs, l’USFP, a été contacté pour jouer le rôle qui est le sien au sein de ce mouvement. Je pense qu’aujourd’hui, l’USFP a d’autres contraintes à régler. C’est le parti du Premier ministre, donc il est quelque part regardant du côté de la majorité et de sa position vis-à-vis de la majorité. Si Abderrahmane Youssoufi est quelque part le chef de cette majorité, qui dépasse la gauche et qui dépasse la koutla. C’est également un parti qui a fait son ajourneamento ce qui a révélé quelques problèmes. Toutes ces données objectives, dont on ne peut faire l’économie, se reflètent au niveau de la vie de ce projet. Nous ne désespérons pas. L’USFP a montré beaucoup de bonne disposition vis-à-vis de l’alliance socialiste et je pense que c’est quelque chose qui devrait se faire.
En cette période pré-électorale, des affaires comme celles du CIH, de la CNCA ou de la CNSS refont surface…
Il est normal dans un pays de droit que les gens qui ont commis des erreurs, des délits ou des crimes, puissent en répondre. C’est un principe qui doit être un principe général. Mais il y a également un autre principe. C’est celui de permettre aux gens de se défendre et de faire valoir leurs arguments et leurs points de vue. Je pense qu’aujourd’hui, le débat sur la place publique, appelle plutôt à la vengeance qu’à une certaine sérénité pour aborder des problèmes qui sont parfois extrêmement compliqués. Ceci étant, je crois qu’il faudrait que le pays se mette rapidement au travail. Nous ne pouvons pas passer encore quarante années à nous chamailler sur les quarante années passées. Je ne dis pas qu’il faut passer l’éponge, mais qu’il faudrait procéder dans une certaine sérénité pour garantir que les gens qui ont subi des torts puissent être compensés autant que cela soit possible. Je n’imagine pas que les quelques milliards dont on dit qu’ils ont été dilapidés, seront, pour le pays, compensés par quelques années de prison de quelques dizaines de personnes. Ce qui est important, c’est de comprendre pourquoi cela s’est passé et ce qu’il faut faire pour que cela ne se reproduise plus.

• Propos recueillis par Noureddine Jouhari,
Aziz Khamliche et Kamal Benbrahim

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