Karim Tazi : « la fin de l’accord multifibre est un séisme »

L’accord multifibre a pris fin le 1er janvier 2005. Expliquez-nous de quoi il s’agit précisément.
Avant le 1er janvier 2005, le commerce international du textile et de l’habillement était, justement, régi par ce qu’on appelle l’accord multifibre, et ce, en vertu des règles de l’OMC. Cet accord soumettait les exportations asiatiques, notamment la Chine et l’Inde, à un quota d’exportation vers le marché européen. Ce marché est donc resté relativement protégé, d’abord pour les industriels européens eux-mêmes, et après que ces derniers aient commencé à délocaliser leurs unités, cette protection relative a profité essentiellement aux pays ayant des accords d’association avec l’UE, comme le Maroc, la Turquie, la Tunisie et les pays de l’Est européen.
En d’autres termes, les industriels marocains, notamment, vont désormais être confrontés à une rude concurrence.
Quel sera l’impact de cette concurrence sur le tissu industriel marocain?
Je tiens à préciser que la fin de l’accord multifibre est considéré comme un bouleversement, un véritable séisme. Maintenant, il n’y a plus de limites pour les exportations chinoises et indiennes.
En trois ans, ces deux pays sont capables de doubler leurs exportations vers l’Europe. Et à terme, le Maroc risque de perdre 30 à 40% du marché communautaire. Et les scénarios les plus pessimistes pensent que ce chiffre peut atteindre les 50%. Cela contraindra, inéluctablement, des industries du textile et de l’habillement à mettre la clé sous le paillasson.
Est-ce que toutes les industries du textile et de l’habillement sont menacées?
Bien sûr que non. Les industries qui sont gravement menacées sont des façonniers qui font de la pure sous-traitance. C’est le client qui leur livre les modèles et la matière première. Leur plus-value est donc insignifiante. En plus, ces sociétés n’ont pas opéré de mise à niveau, notamment en matière de productivité, de réactivité et de qualité. Autre industrie menacée par la concurrence asiatique: celle de la maille fine (jersey, tee-shirt…). La matière première, la fibre ou le fil, est beaucoup moins chère en Asie. Dans cette catégorie, on trouve de grands groupes qui produisent la matière première et la transforment. Paradoxalement, cette intégration en amont devient un handicap pour eux. Ces grands groupes ont le choix entre investir massivement pour rehausser la qualité de leurs produits. Et pour cause, les Asiatiques sont imbattables sur les produits basiques.
Qui est-ce qui tire son épingle du jeu?
Il y a, tout d’abord, les co-traintants qui font de la sous-traitance, certes, mais qui se procurent les tissus par leur propre moyen. Le client ne leur remet que les modèles. Avec un peu de réactivité et des produits de bonne qualité, ils peuvent s’en sortir.
Les fabricants de produits finis peuvent également être épargnés. Il s’agit d’entreprises qui créent leurs propres modèles et achètent eux-mêmes leurs tissus. Mais encore faut-il qu’ils fassent preuve de créativité et de réactivité. Ces deux notions étant la clé de toute réussite dans ce domaine.
Qu’en est-il de l’industrie du jean?
C’est incontestablement celle qui ne risque pratiquement rien. Le tissu industriel qui opère dans le jean possède deux atouts majeurs. D’une part, il a développé un savoir-faire très important. Et d’autre part, les confectionneurs s’appuient sur des producteurs de haut niveau. C’est le cas de Tavex, installé à Settat et de Legler, qui s’installe à Témara.
Y a-t-il des niches pas encore exploitées dans le secteur textile?
Absolument. D’ailleurs, je ne cesse de le répéter, et à chaque occasion, que le Maroc a des opportunités historiques qu’il doit saisir. Je parle de la délocalisation de l’industrie de l’habillement espagnole. Comme vous le savez, c’est l’une des plus performantes au monde. Des marques comme Zara et Mango ont révolutionné la mode à l’échelle internationale. Le Maroc doit saisir cette occasion historique, pour attirer les grands groupes espagnols. C’est la responsabilité, à la fois, des associations professionnelles et des autorités publiques. C’est une question très sérieuse dont dépend l’avenir de ce secteur.
Que demandez-vous concrètement aux autorités publiques, sur ce point?
Que ce soit clair, nous ne demandons pas d’argent. Tout ce que nous voulons, c’est que les conditions logistiques soient optimales. La douane, les ports, les aéroports, le transport routier… tout le monde doit être sensibilisé. A titre d’exemple, une grève au port, ou la lourdeur des manutentionaires est une chose fatale pour le secteur. Aussi, il faut que la Douane prenne conscience qu’elle est un acteur logistique et non pas seulement une police économique. Le nouveau directeur général de l’Administration des douanes est très convaincu par ces aspects. Maintenant, les services extérieurs doivent suivre. Je ne revendique pas la suppression des contrôles douaniers. Au contraire. Ce que je souhaite c’est que la Douane fasse preuve de discernement, entre un opérateur sérieux, régulier et un fraudeur.

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