La faillite de la recherche

Savez-vous que la majorité des professeurs dans les universités marocaines ne possèdent pas un bureau pour travailler ? Partout dans le monde, un professeur chercheur émérite a son bureau où il travaille, avance dans ses recherches, répond à ses mails. Chez nous, l’université marocaine ne lui laisse guère d’autre choix que de faire des recherches chez lui. Un enseignant à l’université de Rabat nous a avoué : «pour acheter des livres et m’abonner à des revues, je suis obligé de prendre sur l’argent de ma famille». «La recherche dans les sciences humaines est complètement laissée à l’abandon», dit un autre, Ahmed Boukous, linguiste de renom, qui ne réclame pas l’anonymat.
Ce dernier déclare qu’il existe des chercheurs qui font un excellent travail de recherche qui est reconnu à l’étranger, mais d’autres n’ont de chercheur que le nom. Il existe en effet de plus en plus de professeurs qui donnent des cours, qui dispensent souvent le même enseignement pendant des années. Ils établissent des fiches lorsqu’ils sont recrutés et prennent leur retraite en rangeant leurs fiches qui ont bien jauni entre temps.
Ces fonctionnaires de l’enseignement renflouent leurs portefeuilles en donnant des cours – à peu près les mêmes qu’ils dispensent à l’université – dans des écoles privées. Et rien dans le système tel qu’il existe chez nous ne peut les pénaliser. Ils n’ont aucune obligation de publication. Bien plus : «la recherche n’est pas prise en considération dans l’avancement des salaires.
Deux enseignants qui ont le même grade avancent au même rythme, alors que l’un peut être un chercheur d’une renommée internationale et l’autre n’ayant pas publié un seul article», s’étonne le professeur Ahmed Boukous. «La motivation pour faire de la recherche n’existe pas. Les universités marocaines sont régies par des lois qui protègent les médiocres», nous avoue le prof de Rabat qui tient à garder l’anonymat. D’autre part, un grand tapage a été fait autour de la réforme de l’enseignement supérieur public.
Les articles de cette réforme ont surtout trait aux passerelles que l’université doit établir avec son environnement socio-culturel. En d’autres termes, l’université doit chercher à préparer l’insertion des jeunes dans le monde de l’emploi. C’est louable, mais est-ce que la mission d’une université se limite à cela ? Un autre article dans cette réforme encourage les universités à commercialiser des produits et à créer des partenariats avec les entreprises.
En fait, cette réforme ne fait qu’une mention très vague de la recherche. «On ne voit pas comment une société peut progresser si les sciences humaines ne sont pas encouragées, notamment dans le domaine de la recherche universitaire», dit Ahmed Boukous.
Comment peut évoluer une société sans les chercheurs qui accompagnent son évolution ? Les idées ont autant de valeur que les produits que les textes de la réforme encouragent les universités à commercialiser. Une société vit aussi de ses penseurs, et un pays sans chercheurs est un pays acéphale.

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