La Turquie, démocratiquement islamiste

L’ex-Premier ministre Bulent Ecevit se doutait qu’en anticipant la tenue des élections législatives avant avril 2004, il risquait de prendre une retraite politique avant l’heure. Après s’être longtemps opposé à cette convocation, il avait pourtant dû s’y résigner le 31 juillet lorsque la fragile coalition gouvernementale qu’il avait formée trois ans plus tôt, a menacé d’éclater. Et après que les hommes forts de son propre parti, la Gauche démocratique, aient déserté en nombre, entraînant la perte de majorité du DSP au Parlement. Pire, après leur départ, certains ministres avaient créé d’autres partis placés en concurrence directe avec le DSP : la nouvelle Turquie (YT) du ministre des Affaires étrangères Ismaïl Cem, et le Parti républicain du peuple (CHP) de Deniz Baykal.
Pourquoi un tel désaveu de Bulent Ecevit ? Malade, le Premier ministre avait été éloigné des activités du pays dès le mois de mai 2002. Plusieurs fois hospitalisé, il avait refusé de quitter le gouvernement. Ce que lui ont surtout reproché ses proches arguant que le pays entier ne pouvait pas s’en remettre à la santé d’un seul homme pour avancer. Et avancer, c’était bien le mot d’ordre prôné par une Turquie en mal d’économie stable, et poussée par le Fonds monétaire international à appliquer un lourd programme de redressement. Avancer, c’est aussi ce que l’Europe demandait alors à Ankara en matière de droits de l’Homme et de réformes constitutionnelles. Avec comme moyen de pression le démarrage possible des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union…
Lassés par le chômage et la précarité, les Turcs ont eux aussi soutenu l’idée de ce scrutin anticipé dont ils annonçaient déjà le vainqueur, le parti islamiste AKP. Mais qui est donc ce parti qui affirme vouloir respecter la laïcité de l’Etat turc, être pro-OTAN, pro-FMI et pro-européen ? Le parti de la Justice et du Développement avait été créé en juillet 2001, sur les cendres du Fazilet (parti de la vertu) interdit le 22 juin de la même année par la Cour constitutionnelle, pour «activités anti-laïques». Même avec un leader, Recep Tayyip Erdogan, inéligible depuis 1999, l’AKP avait réussi à recueillir les faveurs des Turcs malgré les avertissements répétés de l’armée, déjà intervenue pour écarter un gouvernement islamiste du pouvoir en 1997. Bulent Ecevit était d’ailleurs entré dans ce jeu de la « diabolisation » en présentant le parti comme une menace pour l’avenir européen et international de la Turquie, et pour ses propres fondements laïcs.
Avec 34 % des suffrages obtenus le 3 novembre, une large majorité parlementaire et un Exécutif entièrement à sa disposition, l’AKP tente aujourd’hui de rassurer.
La nomination samedi du Premier ministre Abdullah Gül, à la fois économiste et spécialiste des relations internationales, en est un nouvel exemple : cet homme est considéré comme le plus modéré de la formation au pouvoir. L’AKP a aussi promis de lancer, dès le mois prochain, un train de réformes notamment en matière des droits de l’Homme et d’économie. Son leader Erdogan, à défaut de pouvoir encore gouverner, a quant à lui entamé lundi une tournée dans plusieurs capitales de l’UE, décidé à relancer la question de l’adhésion du pays à l’Union, et celle de la réunification de Chypre. L’AKP saura-t-il être à la hauteur de ses prétentions ?

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