L’ambassadeur du Liban à Rabat : «Tous les Libanais sont pour la résistance»

L’ambassadeur du Liban à Rabat : «Tous les Libanais sont pour la résistance»
 Ahmed Othmane Abdellah, ambassadeur du Liban à Rabat,analyse l’évolution de la situation au Proche-Orient après ledéclenchement par Israël de la guerre contre le Hezbollah et le Hamas.Le représentant du pays du cèdre estime que les milices pro-iraniennesdirigées par cheikh Hassan Nasrallah représentent la résistance de tousles Libanais. Toutefois, M. Othmane Abdellah considère que legouvernement démocratiquement élu est tenu d’étendre son autorité àl’ensemble du territoire national. Deux positions qui se contredisentétant donné qu’elles confèrent une légitimité populaire au Hezbollah etune autre, démocratique, au gouvernement de Beyrouth. Si, aujourd’hui,le gouvernement de Fouad Siniora et l’opinion publique internationalesont unanimes sur la nécessité de désarmer le Hezbollah, l’ambassadeurlibanais à Rabat relègue, lui, le désarmement des milices chiites à unsecond plan.

ALM : Au début de l’opération "Pluies d’été", les déclarations de certaines personnalités ont fait croire qu’il y avait des divergences à propos de la question de la résistance au Sud Liban . Qu’en est-il exactement ?
Ahmed Othmane Abdellah : Il y a toujours eu unanimité du peuple libanais en ce qui concerne la question de la résistance.
C’est cette union qui avait obligé Israël à appliquer la Résolution 425 du Conseil de sécurité bien qu’elle ait refusé de la faire durant près de 25 ans et à quitter notre pays dans la précipitation en abandonnant ses alliés locaux à leur sort. En ce qui concerne la situation actuelle et comme cela a été officiellement annoncé par un communiqué du conseil de gouvernement et une déclaration du président du conseil, l’Etat libanais n’a pas été préalablement informé de l’opération du Hezbollah, mais c’est à lui que des comptes ont été demandés en premier.

L’armée israélienne prétend qu’elle ne vise que le Hezbollah. Qu’en est-il et comment expliquez-vous que la résistance libanaise ait commencé à s’en prendre à des cibles civiles israéliennes ?
La prise d’otages militaires israéliens par le Hezbollah avait pour objectif de permettre la libération des prisonniers de guerre libanais encore détenus dans les prisons israéliennes. La résistance n’a jamais visé que des objectifs militaires. Si elle a commencé à s’attaquer à d’autres cibles, c’est en réponse au fait qu’Israël a dépassé toutes les limites du supportable en s’en prenant à l’ensemble des populations libanaises.
Après avoir échoué dans sa tentative de porter atteinte aux capacités de la résistance, Israël n’a rien trouvé de mieux que de se venger du Liban en attaquant la population civile. Elle mène actuellement une guerre d’extermination contre l’ensemble de nos concitoyens.
À titre d’information, son armée a demandé récemment à des ruraux de quitter leur village pour qu’il en déloge de soi-disant terroristes qui s’y seraient retranchés. En fait, l’armée israélienne voulait tout simplement s’en prendre aux villageois eux-mêmes. Son attaque contre leurs convois s’est soldée par de nombreuses victimes parmi les vieillards, les femmes et les enfants.
L’armée israélienne s’en prend également à des villages éloignés des zones frontalières et qui n’abritent ni le Hezbollah ni les populations chiites. Elle détruit aussi les infrastructures de base de notre pays. Ce qui démontre qu’elle ne vise pas uniquement à porter atteinte à la résistance, mais de se venger de l’ensemble des populations libanaises.

À combien évaluez-vous les pertes que votre pays a enregistrées depuis le début de l’agression israélienne ?
Les pertes enregistrées dépassent les 120 millions de dollars par jour. Il est cependant difficile de les évaluer avec exactitude en  raison de la poursuite des raids israéliens. Ces raids ont fait jusqu’à présent 250 martyrs et détruit près de 30 ponts et plusieurs infrastructures d’importance capitale. Même les journalistes ont été pris comme cible par l’ennemi sioniste. À ce jour, six de vos confrères ont été touchés.

Comment expliquez-vous le fait que les raids aient d’abord pris pour cible les infrastructures de base ?
Les Israéliens savent pertinemment que la situation économique au Liban est difficile à cause du poids important de notre dette. Celle-ci a été contractée dans le cadre de l’effort de reconstruction de notre pays et une part importante a servi à indemniser les populations des régions frontalières que la guerre a déplacées vers Beyrouth. Bon nombre de ces citoyens occupaient illégalement les demeures d’autres personnes qui avaient, elles-mêmes, quitté le pays pour les mêmes raisons. Afin de débloquer la situation des uns et des autres, l’Etat les a indemnisés. Il fallait également réparer les dégâts causés tant par la guerre de libération que par la guerre civile. Cette dernière a été le fruit d’une situation régionale dans laquelle Israël joue le rôle du boutefeu.
Nous avons payé un lourd tribut : 250 mille martyrs et 40 milliards de dollars de dettes pour reconstruire ce que la guerre a détruit.

Les dettes libanaises ont-elle uniquement servi à cela ?
Ces dettes ne sont pas le fruit d’une gabegie. Certains projets ont, peut-être, été mal conduits, d’autres ont peut être coûté plus cher qu’il ne fallait, mais le tribut que nous avons payé a été très lourd pour les capacités d’un petit pays comme le nôtre qui doit, en sus de ses propres problèmes, supporter ceux de l’ensemble du monde arabe.
Comme vous pouvez le remarquer tous les autres fronts de la confrontation avec Israël ont été réduits au silence à part deux : le front palestinien et le front libanais.
Tout le monde agit comme si ce dernier devait rester éternellement actif et qu’il continue à être à feu et à sang jusqu’à la mort du dernier d’entre nous et jusqu’à ce qu’aucune maison libanaise ne demeure intacte. C’est trop, mais cela ne nous empêchera pas d’assumer nos responsabilités jusqu’au bout.

Entre autres responsabilités, l’Etat libanais ne doit-il pas étendre son autorité sur l’ensemble de son territoire ?
À ce propos, je voudrais vous faire remarquer qu’il n’existe aucun pays au monde qui n’étende son autorité sur l’ensemble de son territoire. Il faut donc que l’Etat libanais le fasse aussi. Ce qui induit qu’il doit maintenir la sécurité de ses citoyens et leur garantir une vie décente et digne et, partant, conforter la résistance nationale dans son ensemble.
Israël prend prétexte du fait qu’il n’y a pas de présence de notre armée dans le Sud Liban pour agir comme si les milices du Hezbollah recevaient leurs instructions de la Syrie et de l’Iran. C’est un pur mensonge. La preuve est simple à faire à ce propos : si Israël voulait que l’armée libanaise prenne position au Sud, pourquoi est-ce que ses troupes la bombardent avec autant de violence ?
De plus, aucune des parties libanaises n’acceptera que la résistance à l’agression israélienne ne perde la légitimité que lui confère sa lutte pour la libération de l’ensemble du territoire libanais. Les objectifs poursuivis par la résistance nationale sont, de loin, beaucoup plus nobles que ce que prétend la propagande de nos ennemis.

Le déploiement de l’armée libanaise ne conduira-t-il pas à des affrontements entre elle et le Hezbollah ?
Non, il n’y aura pas d’affrontement entre notre armée et la résistance. La personnalité et la culture de la première sont nationales et arabes et celles de la seconde lui font obligation de  participer à la libération de l’ensemble du territoire libanais du joug israélien. Le déploiement de l’armée nationale au Sud Liban ne conduira donc jamais à une réédition de ce qui s’est passé en Jordanie durant les années 70.
L’affrontement entre l’armée hachémite et la résistance palestinienne était la résultante de divergences à la fois politiques et idéologiques.

Jusqu’ici, l’armée libanaise reçoit des coups mais n’en donne pas. Seul le Hezbollah répond aux attaques israéliennes. Comment expliquez-vous cela ?
Primo : l’armée libanaise fait ce qu’elle peut, mais nous ne pouvons transformer la situation en guerre ouverte entre l’Etat libanais et Israël qui, comme vous le savez, fait militairement partie des pays les plus puissants au monde. De plus et outre le fait qu’il dispose de toutes sortes d’armes de destruction massive, il bénéficie de l’appui inconditionnel des Etats-Unis.
En cas de guerre classique entre le Liban et Israël, ce dernier risque de la gagner et d’exiger des indemnisations que notre pays ne pourra lui offrir. Aussi est-ce par des opérations de résistance que nous nous défendons contre les agressions sionistes. Cette tactique nous a réussi puisque nous étions parvenus, dans un passé proche, à obliger l’armée israélienne à se retirer du Sud Liban. Mais elle continue, malheureusement, à occuper les fermes de Chebaâ. Pour une partie de nos concitoyens, il fallait négocier son départ en privilégiant les voies diplomatiques. Pour d’autres, seule la résistance armée était de nature à l’y obliger.

La question de la libération des fermes de Chebâa ne vous semble-t-elle pas être problématique vu qu’il n’y a pas unanimité internationale sur leur libanité ?
Il y a une différence entre la question de la libération des fermes de Chebâa et celle des autres parties du territoire libanais jadis occupés par Israël. Ces dernières font partie intégrante du territoire libanais de l’aveu de toutes les parties. En ce qui concerne les fermes de Chebaâ, les Etats-Unis et l’ONU persistent à affirmer que la Syrie doit confirmer leur libanité.
Le Président Al Assad a affirmé que la Syrie n’a jamais prétendu que ces territoires étaient les siens et que c’est aux parties qui les réclament de faire la preuve qu’ils lui appartiennent. Il n’a pas donc tranché. C’est son ancien ministre des Affaires étrangères, Farouk Charaâ qui l’a fait au cours du Sommet de Barcelone suivi du représentant permanent de la Syrie auprès des Nations Unies.  Malgré cela, l’ONU et les Etats-Unis continuent à considérer cette reconnaissance comme insuffisante et à réclamer qu’un accord syro-libanais écrit authentifie cette appartenance des fermes de Chebââ à notre pays. Je me pose donc une question : puisque la Syrie reconnaît nos droits qu’est-ce qui l’empêche de signer un accord à ce propos. Ce faisant, elle battrait en brèche les arguties d’Israël et des Etats-Unis tout en soutenant les positions de la résistance libanaise que tout le monde dit être son allié.

Pour qu’il y ait paix entre Israël et le monde arabe, quelles sont à votre avis les concessions que chacune des parties devrait faire pour y parvenir ?
Au cours de nos entretiens avec les ambassadeurs accrédités à Rabat, nous avons toujours insisté sur le fait que le Plan adopté par le Sommet de Beyrouth était très favorable à Israël puisque les Arabes voulaient mettre définitivement fin à l’état de belligérance, à normaliser leurs relations avec ce pays via l’établissement de relations diplomatiques normales.
Pour y parvenir, ils n’avaient posé qu’une seule condition : qu’Israël se retire des territoires arabes qu’il a occupés durant le conflit de 1967. La guerre de 1973 diffère de celle de 1967. En octobre 1973, c’est la Syrie et l’Egypte qui ont lancé les hostilités pour libérer leurs territoires.
La guerre des Six jours fut une agression pure et simple contre ces deux pays et contre la Jordanie.
La pression qu’Israël a exercée sur la Syrie pour l’obliger à ne plus aider la résistance palestinienne était devenue tellement forte qu’elle a failli faire tomber le régime du général Atassi. C’est pour faire baisser cette pression que Gamal Abdenasser a bloqué l’accès au détroit de Tiran aux navires israéliens.
Cette route étant essentielle à l’approvisionnement des Israéliens en pétrole, Israël qui a considéré cet acte comme une déclaration de guerre, a ordonné la mobilisation générale et commencé ses préparatifs militaires.
En fait, il était déjà préparé. Aussi, malgré la médiation russe et le retrait des forces égyptiennes, il a attaqué l’Egypte et détruit ses avions au sol avant de pilonner intensément et d’occuper militairement le Sinaï, le Golan et la Cisjordanie. Tous ces territoires ont été occupés non pas suite à une guerre défensive, mais à une agression.
En ce qui concerne les Palestiniens, il convient de rappeler que l’existence de leurs ancêtres les Philistins en pays Canaân est antérieure à celle des Hébreux comme en attestent tous les Livres Saints et particulièrement la Torah. Il convient également de rappeler que les Juifs ont été chassés de Palestine par l’empereur Titus vers l’an 63 pour n’y retourner timidement qu’au XVIe siècle sous l’empereur Soliman dit le Magnifique.
Le fait que le monde arabe accepte officiellement de leur céder 80% du territoire de la Palestine historique contre 20 % pour le peuple palestinien constitue donc une concession majeure. Les Israéliens l’ont rejetée. Ce qui les conforte dans leur position, c’est les positions injustes des Etats-Unis à l’endroit du conflit arabo-israélien en général et de la question palestinienne, en particulier.

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