L’art du simulacre

Heure de pointe à Casablanca. Les automobilistes sont abordés par trois jeunes handicapés. Ils ont tous une jambe en moins, et sautillent d’une voiture à l’autre, la main tendue. Ils mendient ! Leur handicap surprend. On se croirait transporté dans l’un des pays où les mines antipersonnelles font régulièrement des victimes. Trois unijambistes en une seule fois au rond-point la Rotonde, c’était curieux ! Un pan du pantalon pendait à la place de la jambe amputée. C’était touchant ! Lorsque le feu est passé du rouge au vert, et que le tonnerre de klaxons des voitures derrière est devenu insupportable, les unijambistes ont pris leurs jambes à leurs cous. Ils ne sautillaient pas, mais couraient comme des fusées. Quel miracle ! La peur leur a donné des ailes. Les âmes incrédules, nombreuses à Casa, ont vite compris que les mendiants étaient aussi unijambistes qu’un athlète qui s’échauffe avant la finale des 100 mètres aux J-O. Par une curieuse technique, ils avaient plié une jambe pour s’appuyer sur une autre. C’est de bonne guerre, et tous les moyens sont bons pour attendrir les âmes charitables. De véritables stratégies sont élaborées à cette fin. Certains sanglotent devant une ordonnance et quelques médicaments. D’autres possèdent l’art de persuader, en racontant sur le même ton une histoire uniforme dans les bus. Certains ont redoublé de créativité, en laissant aux autres le soin d’exhiber une apparence misérable. Bien habillés, irréprochablement coiffés, ils balbutient quelques mots pour expliquer qu’on leur a dérobé leurs portefeuilles. Poussées à l’extrême, les techniques de la mendicité sont surprenantes de créativité. Et s’il est indécent de montrer du doigt la détresse de ceux qui sont contraints de quémander la charité, les professionnels du métier en ont fait un art du simulacre. Chaque fois qu’une personne se laisse duper par leur jeu, ils s’en vont avec un air ravi. Tant que des personnes faciles à duper demeurent, le métier a encore des années florissantes devant lui.

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