Le jackpot de la Marina

Le jackpot de la Marina

«On nous a dessaisis de notre projet!», lançait tout de go, Jean Francisque Berger, conseiller d’André Der Krikorian, mardi matin, à sa descente d’avion à l’aéroport Mohammed V de Casablanca. Très amer, l’ancien directeur général du groupe Der krikorian au Maroc, fidèle à son franc-parler, a du mal à réaliser que la Caisse de Dépôts et de Gestion ait repris en main le pharaonique projet de la Marina. Du moins c’est ce qu’il laisse croire. «C’est un rapt. Ils nous ont indemnisés, mais ce n’est pas reluisant !».
Pourtant d’après Nasser Bouazza, associé dans le projet à hauteur de 20%, suite à l’addition d’un terrain mitoyen lui appartenant, c’est le PDG du groupe lui-même, André Der Kirkorian, âgé de 76 ans aujourd’hui, qui «voulait se débarrasser du gigantesque chantier casablancais à cause des retards administratifs ». Il aurait lui-même mis le projet en vente, détail que semble ignorer Jean Francisque Berger plutôt partisan de la thèse de la vente forcée. Les négociations ont eu lieu directement entre la CDG et la présidence de Der Krikorian à Paris, avec de temps en temps, des relais au niveau local. La passation de pouvoir a eu lieu début mars pour un montant non dévoilé. Certains avancent le chiffre de 350 millions de dirhams. Une somme que ne confirme ni la CDG, ni André Der Krikorian, le directeur général du groupe, ni le volubile Jean Francisque Berger, qui n’a pas pu s’empêcher de déclarer que le montant avancé par l’Etat marocain est minime par rapport aux efforts et aux réalisations consentis en «six ans et demi de travail et d’ennuis ».
Côté CDG, sans abonder dans les détails, l’on précise que le cachet remis au groupe Der Krikorian, en échange de l’abandon de la Marina, représente «le juste prix» des travaux engagés.
En termes de réalisations, le projet de la Marina aura sous l’ère Der Krikorian engagé des travaux titanesques (75.000 mètres cubes de matériaux déplacés, 45.000 tonnes de béton) pour protéger la digue des effets de la houle et gagner 12 hectares à la mer. Des travaux estimés à 20 millions de dollars US, auxquels il faudrait ajouter 22 millions de dirhams, représentant les coûts de déménagement de la Marine royale.
Du reste, ce vaste projet de la Marina, attribué sans appel d’offres, aura surtout défrayé la chronique par ses procès à répétition dont celui qui l’opposait à Puerto Loisirs via l’ODEP. L’histoire remonte à 1989 lorsque Elie Levy a eu la mauvaise idée, selon certains d’attirer dans le capital André Der Kirkorian en plus du groupe Auchan. Aussitôt, les trois associés ont eu des désaccords sur la poursuite du chantier. En 1999, l’ex-ministre de l’Equipement Bouomar Taghouane, avait tranché en faveur de Der Kirkorian. Le procès fleuve dure encore. Les poursuites sont engagées conjointement en France et au Maroc. Le retard manifeste par rapport au business plan de départ est l’une des raisons qui ont conduit l’Etat marocain à vouloir un déblocage à tout prix. Pour M. Berger, qui ne nie pas ce retard, les causes sont à chercher dans les «lourdeurs administratives» et les lenteurs dans les décisions. «Comment pouvons-nous débuter les constructions, s’interroge-t-il, quand nous n’avons pas obtenu les autorisations de déclassement des terrains ?»  Sans ces parchemins nécessaires, le projet ne pouvait gère prétendre aux financements bancaires nécessaires par manque d’hypothèques garantissant les crédits consentis. Pourtant depuis 2001, malgré l’absence de ces déclassements, le groupe n’a raté aucune occasion pour annoncer le lancement imminent des travaux et pour courtiser les investisseurs. Démarches répétées au Salon international de l’immobilier de Cannes en mars 2003 comme au forum des investisseurs arabes à Rabat. Notons, que la communication était axée sur l’immobilier et les centres commerciaux plus que sur le bassin pour le port de plaisance. Pendant ce temps, les effets d’annonce et les déclarations se succédaient dans les journaux, vantant le projet du siècle. On a coup pour coup cru à la venue de Concordes Hôtel, puis de Kempinski. Il est vrai que le PDG de la première chaîne hôtelière est venu s’enquérir de la situation sur le terrain, mais sa visite ne connaîtra pas de suites tout d’ailleurs comme le projet d’un cinq étoiles de 200 chambres qu’on lui prêtait. Sort identique pour l’établissement de thalassothérapie du groupe allemand Kimpinsky. Des déclarations d’intention sans utilité aucune sur le terrain, mais qui peuvent bien jouer le rôle de levier pour actionner les titres du groupe Der Krikorian, côté en Bourse. En fait depuis son arrivée au Maroc, on a surtout eu l’impression que le groupe Der Krikorian, derrière les gros effets d’annonce d’un investissement de 2 milliards de dirhams, d’hôtels myrfiques et de centres commerciaux géants, cherchait plutôt à attirer des investisseurs dans le capital de départ, réaliser une plue value conséquente et gagner des cieux plus cléments. En misant et en jouant comme cela se fait dans les casinos, André Der Krikorian a forgé sa personnalité et sa fortune dans les casinos. Mais ni les efforts engagés auprès des investisseurs internationaux, ni l’offensive menée auprès des banques de la place, n’aura l’effet escompté. En 2003, les caisses de Der Krikorian au Maroc étaient quasiment vides. Arrive alors Benjamin Chetrit, l’homme providentiel.
Marocain ayant travaillé à Marseille où il est connu dans le milieu des club nautiques, il déclarait à ALM être rentré au Maroc pour se reposer et jouir d’une retraite heureuse.  En bon risqueur, il entre dans le capital à hauteur de 5% pour environ 10 millions de dirhams. Le retraité reprend aussitôt le projet en main avec l’ambition de faire profiter Casablanca de son expérience et son carnet de contacts acquis à Marseille. Il ne tardera pas à devenir le porte-parole du groupe, à être l’interlocuteur principal auprès des banques et de l’administration.
Mais l’intermède n’aura pas duré assez longtemps. Pas plus avec Chetrit que son prédécesseur, les autorisations de déclassement des terrains ne tomberont jamais. «L’Etat, peu convaincu des intentions réelles de Der Krikorian, voulait gagner du temps», estime un spécialiste des ports.
Interrogée, la direction des investissements à Rabat, expliquait laconiquement à ALM, il y a quelques mois, que les feux verts nécessaires au lancement des travaux sont retardés parce que le projet initial a pris des hectares en plus.  Aujourd’hui, avec cette transaction de 350 millions de dirhams aux dires d’une source proche du dossier, combien gagneraient les associés, André Der Krikorian, Benjamin Chetrit, et Nasser Bouazza, sur leur mise de départ? D’après Nasser Bouazza d’Hinvest Holding, présent dans le projet Marina à hauteur de 20%, l’argent débloqué par la CDG devra être juste suffisant pour payer les nombreux fournisseurs.
À elle seule, la facture de la Somagec (société ayant réalisé les travaux maritimes) s’élève à 140 millions de dirhams. L’ardoise de l’ODEP, au titre d’une redevance de 5 millions de dirhams par an est aussi à pourvoir. D’autres sociétés figurent dans les rangs. Au bas mot, la part des fournisseurs pourrait atteindre 190 millions de dirhams. «Il doit s’estimer heureux, si à la fin, il lui reste 40 à 50 millions de dirhams», estime M. Bouazza qui attend lui-même, en tant qu’associé, sa part du gâteau, laquelle pourrait être conséquente contrairement à ce qu’il voudrait faire croire. Car, détail qu’ignore ou que feint d’ignorer Nasser Bouazza, l’accord signé entre la CDG et Der Kirkorian stipule que c’est à la première de régler l’ardoise des fournisseurs. Le groupe français s’en tire donc à bon compte, après avoir misé et joué comme au casino.

Adam Wade &
Bensalem Fennassi

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