«Le Maroc doit s’ouvrir sur d’autres marchés»

ALM : Quel jugement portez-vous sur l’architecture budgétaire marocaine en 2005 ?
Sean Doyle : Il faut d’abord reconnaître une chose. Avec la hausse du prix du pétrole, le contexte a considérablement changé. C’est une situation difficile pour l’économie mondiale d’autant qu’il y a très peu de visibilité.
L’économie d’un pays comme le Maroc repose aussi beaucoup sur l’agriculture et la pluie. Il y a eu des phases de sécheresse cycliques, mais ces deux dernières années, les pluies reviennent.
En matière de maîtrise des charges de fonctionnement de la fonction publique, quelle approche privilégier?
Il y a deux dimensions à prendre en considération à ce niveau. Tout d’abord la maîtrise des coûts, c’est- à dire essayer de réduire les charges dans le moyen et le long termes. Le deuxième volet tout aussi important, c’est la qualité. Là, nous remontons aux orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI quand il parle du nouveau concept de l’autorité. Traduit sur la fonction publique marocaine, ce concept veut dire mieux travailler, en rapport avec la société et avec les résultats à atteindre. A mon sens, c’est là que doit prendre pied toute réforme. Mais c’est un travail de longue haleine. Avec la Banque Mondiale et la Commission européenne, on est en train de préparer un programme d’appui à la réforme administrative du le Maroc. D’un montant de 80 millions d’euros, sous forme de contribution directe et non de prêts, ce programme fera l’objet d’un protocole d’accord avec la gouvernement marocain d’ici deux à trois semaines. La première tranche, d’une vingtaine de millions d’euros sera déboursée d’ici la fin de l’année.
Vu la structure des coûts de l’administration, peut-on dire que la fonction publique marocaine est «compétitive » ?
Ce qui compte dans la compétitivité, ce n’est pas seulement la réduction des coûts. Il y a surtout la qualité. Or, il y a eu beaucoup d’innovations au Maroc avec les Centres régionaux d’investissements (CRI), l’Agence nationale des PME (ANPME), et des processus comme la réforme bancaire. Il y a eu des avancées notables aussi en matière de Justice, secteur qui vit un important programme de modernisation. Globalement sur ces cinq dernières années, on peut dire que plusieurs réformes ont eu un résultat positif. C’est grâce au courage du Palais, mais aussi aux efforts du gouvernement de M Jettou, et de M Jettou lui-même.
Sur le court terme, c’est difficile d’apporter un jugement, et maintenir le train des réformes à un rythme aussi élevé est difficile car cela demande des fonds – surtout maintenant.Mais je n’ai absolument pas de doutes sur les bonnes intentions du gouvernement marocain.
Que pensez-vous de la budgétisation des recettes tirées des processus de privatisation ?
C’est aussi un débat entre les états membres de l’Union européenne. Il n’y a pas de prescription simple en la matière, l’emploi de la manne tirée de la privatisation dépend de la politique budgétaire ou économique d’un pays. C’est un choix politique. L’important pour le Maroc c’est que de tels choix profitent à l’intérêt du pays, et cela a été le cas. Les privatisations de Maroc Télécoms et de la Régie des Tabacs ont été bien menées. Dans ce processus, la conjoncture économique joue énormément. Il importe donc de bien choisir le moment. Pour le reste, je pense que la capacité des marocains, qui sont de redoutables négociateurs, fera le necessaire.
Quels sont les principaux programmes d’appui de l’UE pour le Maroc en 2005 ?
Dans le domaine de la compétitivité, notre intervention concerne déjà tout ce qui est normes, qualité et facilitation des échanges (y compris, indirectement, la question actuelle de la traçabilité aussi). Elle passe par l’ANPME et le Foman, différents programmes d’appui aux associations de la CGEM, par exemple celle du secteur textile. Nous appuyons, avec des moyens très importants, les réformes du secteur financier, des Transports, des Juridictions et de la Magistrature, de la Formation professionnelle. Plus largement,dans les secteurs sociaux, nous appuyons les réformes de la Santé – y compris notamment l’Assurance médicale obligatoire – et de l’Education, le secteur le l’Eau, et bien d’autres. Tout cela continuera, et sans relâche. En plus, nous envisageons dans les semaines à venir, 80 millions d’euros pour la réforme administrative et, en 2005, 90 millions pour l’Habitat, 30 millions pour des routes liées à la Rocade dans le Rif, encore une trentaine pour les réformes dans le secteur de l’eau, et plusieurs autres actions. Et, je signale, on portera une très attention particulière, et un appui, à la réforme de la Moudawana et, plus généralement, aux droits de l’Homme – en commençant par ceux de la femme.
La délocalisation au Maroc et dans le Maghreb est vécue aujourd’hui comme une menace pour l’emploi par nombre de pays de l’UE. Quelle est votre opinion ?
La réponse courte est oui,c’est une menace. Mais il faudra voir les choses dans leur contexte, et le phénomène n’est pas nouveau. Avant, la délocalisation se limitait à queques filiales d’entreprises et elle était beaucoup moins visible que maintenant. Les entreprises s’implantent ailleurs, en choisissant les pays en fonction des coûts de transport, des rapidités de la livraison. Des critères qui peuvent placer un pays comme le Maroc dans une position forte. Il s’agit pour le Maroc actuellement de maintenir le rythme des réformes et de moderniser encore son administration et ses structures. L’inquiètude qui fait jour dans certains pays de l’Union est probablement aussi un écho d’un certain débat très politisé aux USA. Pour les Européens, notre intérêt c’est d’occuper certains créneaux comme dans les textiles. Dans ce secteur, le Maroc doit dépasser le statut de fournisseur pour s’intégrer davantage, dans les crénaux où il a des avantages de prix, de proximité,et autres.
L’accord de libre-échange conclu avec les USA fait-il ombrage aux relations privilégiées que l’UE entretien avec le Maroc ?
Nullement. A la Commission européenne, nous sommes en train de négocier des accords de libre-échange avec plusieurs pays et même avec des groupes de pays comme le Mercosur. Nous soutenons les recommandations de l’Organisation mondiale du commerce et de Doha, et par conséquent, encourageons le Maroc à s’ouvrir sur d’autres marchés. S’agissant des USA, c’est un marché qui ne représente que 3,5% des exportations marocaines alors que la part des exportations marocaines destinées au marché communautaire est dans l’ordre de 70%. Si le Maroc arrive à trouver dans le marché américain des débouchés pour son textile, bravo, c’est formidable. Quant à l’Europe, ce que nous recherchons dans l’accord de libre-échange avec le Maroc, c’est de libérer et de faire fructifier les ressources. Vous savez, quand on enlève le protectionnisme et les rentes, on dynamise l’économie. Les gens vivent mieux. Le souci de l’Europe, c’est surtout d’avoir un voisin prospère, stable et serein. Ensuite viendra la croissance, et l’Europe pourra faire plus de commerce avec la région – mais les flux commerciaux ne sont pas notre préoccupation immédiate. Pour le Maroc, pays stable, avec une population dont la moitié a moins de 25 ans, les atouts du partenariat avec l’Europe sont évidemment nombreux, et ils ne sont pas du tout réduits par l’accord avec les Etats Unis.

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