Le pari de Youssoufi

Dans cette ronde folle, les observateurs avaient bien peu de choses à se mettre sous la dent. La discrétion, caractère marquant du nouveau Premier ministre, qui allait d’ailleurs se confirmer par la suite, ne leur laissait accès à pratiquement aucun élément. Depuis cet après-midi du 4 février 1998, quand fut annoncée la nomination par feu SM Hassan II de Me Abderrahman Youssoufi, premier secrétaire de l’USFP au poste de Premier ministre, ils en étaient réduits à extrapoler à partir d’échos de rencontres, d’indiscrétions de ministrables euphoriques un jour, déçus le lendemain.
Il faut dire Me Youssoufi, conscient de la lourde tache qui lui a été confiée, ne perdait pas une minute en déclarations. Il allait devoir réussir la gageure de rassembler en un ensemble cohérent tout un panel de formations politiques, sur la base d’une arithmétique politique respectant la carte issue des élections, qui était loin de concorder avec les ambitions, souvent les exigences, des uns et des autres. En vieux routier des arcanes de la politique, le nouveau Premier ministre allait s’y atteler séance tenante.
Dès l’après-midi du 4 février 1998, quelques heures à peine après sa nomination, il se réunissait avec les membres du Bureau politique de l’USFP. Une première séance de QG destinée à cadrer les enjeux et tracer les grandes lignes de l’équipe qui aurait à gérer les affaires de l’Etat. Premiers accrocs, puisque la participation elle-même de l’USFP au gouvernement n’a pas encore été tranchée. On ne s’y attardera guère. Dès le 7 février, une réunion du conseil national de l’USFP, houleuse mais fructueuse, donne carte blanche à Abderrahman Youssoufi.
Les choses sérieuses commencent. Le parti de l’Istiqlal est en tête de liste des interlocuteurs inévitables. Si ce dernier avait dès le 3 février annoncé son soutien au leader de l’USFP, les choses n’en étaient pas pour autant acquises. Un tête à tête Youssoufi-Boucetta clarifie les choses, avant que les tractations ne soient lancées le 9 février 1998 avec la direction du parti de l’Istiqlal.
Un écueil de taille subsiste. Les istiqlaliens mettent en avant les décisions du congrès extraordinaire du parti, tenu le 14 décembre 1997, qu’il faudra attendre le nouveau congrès, heureusement prévu pour le 20 février 1998, afin de remettre en question. En attendant, officiellement, les istiqlaliens, qui avaient dénoncé le scrutin de novembre 1997, ne participent pas au cabinet Youssoufi en élaboration.
On attendra donc. Mais, même quand le nouveau congrès du 20 février, ouvre l’horizon de la participation, les ambitions des istiqlaliens, en rupture avec leur score électoral, remettent tout en cause. La parité qu’il demandent avec les socialistes au niveau des portefeuilles ministériels, est tout simplement impossible dans un engrenage où rentraient d’autres pièces tout aussi importantes.
Le RNI d’Ahmed Osman par exemple pouvait se prévaloir de pas moins de 90 députés et conseillers, exactement 92 sièges sous la coupole, ce qui le faisait peser d’un poids conséquent dans les tractations.
Toutes rumeurs de scission mises à part. Le PPS d’Ismail Alaoui, le FFD de Thami El Khyari et le PSD de Aissa Ouardighi, mais aussi le MNP de Mahjoubi Aherdane, entendent également que l’on compte avec eux et compliquent davantage encore l’équation. Seule l’OADP fait au Premier ministre l’économie de vaines tractations, en annonçant via communiqué sa non participation à la prochaine équipe gouvernementale.
Les choses se corsent et Me Youssoufi gérant au mieux les exigences, les ambitions et les « chantages » des uns et des autres, en arrive à dégager une sorte de projet d’organigramme du gouvernement qui est soumis aux directions des partis le 25 férvrier, soit 21 jours après sa nomination. Le lendemain, le 26 février, il est reçu en audience par feu SM Hassan II, pour un premier exposé sur la liste du futur gouvernement. Ce n’est cependant que bien plus tard, le 14 mars exactement, que la liste finale des membres du gouvernement tombe.
Il aura fallu 40 jours pour concevoir, rassembler, dépoussiérer, huiler et mettre en place les multiples pièces du nouvel exécutif. Il est à dominante Usfpéiste avec 14 postes ministériels. L’Istiqlal hérite de six portefeuilles. Le RNI se contente de 6 postes. Le PPS et le MNP se voient accorder chacun 3 postes. Le FFD en prend 2 et le PSD, enfin, obtient un ministère délégué. Sans compter les 5 ministères dits de souveraineté qui portent l’effectif à 41 ministres, pour le gouvernement le plus lent et le plus difficile à mettre en place de l’histoire du Maroc.

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