Le retour de la confiance a un prix

Un vent de panique souffle sur le pays. Un vent mauvais qui tétanise et inquiète. Et pour cause. Les scandales financiers, qui ont éclaté au cours des dernières années, sont aujourd’hui remis au goût du jour et occupent le haut de l’affiche judiciaire. À l’exaspération de certains devant le retard pris à châtier les coupables répondait en écho le scepticisme des autres quant à la volonté d’aller jusqu’au bout.
Voilà que l’attelage judiciaire, piqué par la mouche du coque politique, s’accélère. Eh oui, tout laisse croire que le gouvernement Youssoufi a fini par céder à la tentation électoraliste non dénuée d’un certain populisme.
Une brochette d’ex-responsables de la CNCA, dont Rachid Haddaoui, viennent d’être condamnés par la Cour spéciale de justice à des peines de prison allant de 4 à 12 ans. L’enquête de la BNPJ sur le dossier du CIH a été remise récemment à cette même juridiction d’exception. L’affaire de la CNSS n’a pas encore quitté les coulisses du Parlement. À quelques mois des élections, il semble qu’il est de bon ton au Maroc de jouer les vierges effarouchées et de s’ériger de manière conjoncturelle en croisé de l’impunité. La facilité pour grappiller des voix dans le Maroc d’en bas. Les défavorisés auxquels on jette en pâture “ ceux qui ont détourné l’argent du petit peuple“. Car c’est de cette manière qu’une certaine frange de l’opinion conçoit ces procès en détournements en série.
Pendant que la communauté des affaires est inquiète, que l’investissement est en panne et que les usines ferment à tour de bras, le gouvernement pratique la politique de l’autruche en brandissant un “bilan économique positif“ justifié à ses yeux par la cession à Vivendi de 35% de Maroc Telecom. En fait, il s’agit d’une rentrée d’argent exceptionnelle dans une conjoncture de plus en plus morose. Faire comme si tout allait bien quand rien ne va n’est pas une réponse sérieuse.
Ce qui pose problème dans l’incroyable chronique de ses affaires politico-judiciaires, c’est qu’elles ont le don de traîner en longueur alors qu’il aurait fallu en finir en faisant montre de célérité et d’équité. Que ceux qui sont coupables d’abus financiers soient sanctionnés et aillent en prison. C’est l’État de droit qui le commande. Mais que l’on en finisse en édictant de nouvelles règles du jeu. Faire comprendre que désormais personne n’est au-dessus des lois et que l’impunité zéro ne sera plus tolérée dans le Maroc nouveau. Faire durer le plaisir en éternisant les procédures judiciaires se traduit évidemment par la frilosité du capital et par le retard du décollage économique du pays.
Certes, les temps ont changé au Maroc. Mais un problème de fond demeure : dès qu’une personnalité est épinglée par la justice, elle crie au règlement de comptes politique et à la volonté de la casser ou de salir son honneur. C’est que pendant longtemps, les justiciables dans ce pays se recrutaient exclusivement parmi le citoyen lambda, qui ne dispose d’aucun appui dans l’establishment. Les autres, la classe des privilégiés, n’avaient pas l’habitude de répondre de leurs actes devant les tribunaux.
C’est normal à la limite que ces favorisés du système prennent ce vent qui tourne comme une offense à leur réputation “d’hommes irréprochables“ et de maugréer : pourquoi nous et pas les autres? Comment imposer la prééminence de la justice aussi bien dans les actes que dans les esprits, normaliser ses rapports avec les justiciables quel que soit leur rang, abandonner la tentation de l’assainissement “à la carte“, tel est le défi qui doit être relevé par le Maroc d’aujourd’hui pour un fonctionnement ordinaire et indépndant de l’appareil judiciaire. Le passage de l’État des privilèges à l’État de la sanction est à ce prix. Or, la toile des affaires et des prébendes ne s’arrête pas à la CNCA, au CIH et la CNSS. Tricotée depuis longtemps, elle s’étend dans toutes les directions: élus, hauts fonctionnaires, patrons d’entreprise…
En un mot, beaucoup de monde dans ce pays a quelque chose à se reprocher. Les scandales pas purgés du “Maroc ancien“ sont légion. Faut-il pour autant continuer à déterrer les cadavres?

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