Les 30.000 emplois de la clinique

Il est humain de faire erreur, mais diabolique d’y persister. Est-ce que la sagesse latine va rattraper les protagonistes de l’affaire des 30.000 emplois.
On les met en garde, on leur fait découvrir un antécédent kenyan où des dizaines de milliers de pauvres hères et des pouvoirs publics naïfs se sont faits avoir en juin 2001 par la même agence émiratie, et sur le même thème ; ils persistent.
Les emplois sont réels et l’affaire est propre disent-ils. Mieux, ils ont entrepris une campagne de communication pour attester de leur bonne foi. Mais le problème est justement là. Sur les pouvoirs publics, le devoir de protéger les citoyens, de prévenir et de contrôler les pratiques abusives et de réglementer au mieux des intérêts nationaux les opérations de migrations est un devoir qui ne se résume pas aux bons sentiments. Répétons donc les mêmes questions. Pourquoi les pouvoirs publics n’ont-ils pas, au préalable, conclu de convention ad hoc avec le ou les pays d’accueil des 30.000 candidats à l’émigration. C’est là une obligation au regard du droit international du travail. Pourquoi n’ont-ils pas eu le souci de la loi nationale aux yeux de laquelle les agences privées de recrutement qu’elles soient marocaines telles RMO, ou étrangères telle l’émiratie Ennajat n’ont aucune existence légale ? Et l’ANAPEC elle-même, sur quelle base légale sous-traite-t-elle pour une agence privée étrangère? Pourquoi une clinique privée a-t-elle eu la jouissance monopoliste de visites médicales facturées à 900 dirhams par tête de pipe alors qu’il existe des hôpitaux publics et des centres de soins de la sécurité sociale?
Qui a décidé d’ignorer la convention 96 de l’OIT et les règles qui en découlent, notamment que les agences ne fassent pas supporter aux migrants, ni directement ni indirectement, ni totalement ni en partie, des frais ni des coûts de recrutement. Qui a décidé d’ignorer que, au regard des normes internationales du travail, les candidats à la migration doivent, dans leur pays, et dans leur langue maternelle, être dûment informés des termes et des conditions de leur futur emploi.
Qui a décidé de passer outre la règle qui veut que le contrat signé dans le pays de départ soit aussitôt contresigné par l’ambassade du pays d’accueil et envoyé à l’employeur. Sur quel instrument international le Maroc peut-il baser la protection de ses ressortissants au regard des descriptifs des emplois, des processus de sélection et de recrutement, des contrats de travail, des conditions de voyage, des conditions d’emploi, des procédures de recours et de règlements des différends, de sécurité sociale, et de protection des droits fondamentaux.
Les pouvoirs publics ont-ils pris l’attache de leurs homologues émiratis? Et de leurs homologues anglais ? Les ambassades des Emirats et de l’Angleterre reçoivent-elles des copies des contrats de travailleurs? Et les futurs employeurs, sont-ils vraiment identifiés ?
Fictifs ou réels, ces 30.000 emplois sur des navires inconnus qui respirent déjà une odeur de «bateau renifleurs» ! les pouvoirs publics doivent aux 30.000 concernés en particulier, et à l’opinion publique en général, une double opération de contrôle et de vérité. Si l’opération est honnête, rien n’interdit de la mener en parfaite conformité avec la loi nationale et avec le droit international. S’il n’est pas possible de s’y conformer, c’est que l’opération est douteuse et qu’elle dépasse les moyens, au demeurant limités, du sympathique ministre de l’emploi et de la frêle ANAPEC. A ce stade,c’est une affaire d’Etat qui s’annonce et qui appelle des mesures claires, qui fassent jurisprudence.Toutes ces questions nous renvoient à une réflexion dramatique sur nous-même. Il y aujourd’hui 3 millions de Marocains à l’étrangers. Soit le dixième de la population de notre pays ! Soit plus du double de la population de travailleurs du secteur privé déclares à la sécurité sociale ! Le monde compte 120 millions de migrants dont 2,5% sont des Marocains. C’est énorme pour un pays dont la population ne représente que 5 pour 1000 de la population mondiale.
Après des siècles de sédentarisation sur le territoire national, la population marocaine est à l’hémorragie depuis que ses goumiers ont commencé à servir de forces supplétives dans l’armée française dans la première puis la seconde guerre mondiale. Et le processus s’est poursuivi avec les accords de main-d’oeuvre bilatéraux avec la France en 1963, puis multilatéraux avec l’Europe communautaire en 1969, puis en direction de la Belgique, la Hollande, l’Italie, de l’Espagne, puis vers les pays arabes producteurs de pétrole, puis vers le Canada, puis vers la clandestinité à travers le détroit…
Nos compatriotes ont été reçus dans des pays qui ont su intégrer à leurs plans de croissance l’utilisation d’une bonne partie de notre force nationale de travail.
Pour notre part, nous n’avons escompté depuis près de quarante ans que les transferts en devises d’une main d’oeuvre exportée comme on exporte les phosphates et les tomates, Ces mines de charbon, ces bassins sidérurgiques, ces industries automobiles, ces exploitations agricoles, ces travaux de services que nous avons alimentés à l’étranger ne pouvions-nous vraiment pas les initier chez nous ? Et ces 30.000 marins que l’agence émiratie est venue chercher pour de mystérieux bateaux de plaisance anglais, était-il fatal que notre pays ne comptât point, malgré sa double façade atlantique et méditerranéenne, un secteur maritime en mesure de les employer ?

• Fadel Benhalima
Consultant

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