Les années cinquante : Une page trouble

D’abord un constat : l’histoire ne peut être écrite d’un seul trait. Cela on ne le sait que trop. Ensuite, pour l’histoire récente du Maroc, il y a eu tellement d’événements, de zones d’ombre que tirer les choses au clair nécessite un travail de longue haleine. D’autant plus que les principaux acteurs ne veulent pas parler de cette période et les réécritures politiciennes de faits historiques jettent davantage le trouble dans les esprits.
Ainsi la période des années cinquante six-soixante est couverte d’une chape de mystères. Des voix s’élèvent, ici et là pour réclamer plus de clarté sur cette période, mais elles butent sur des réticences et un mur de silence. Mais le passé, avec ses heurs et ses malheurs, est entêté. Au chapitre des malheurs, il y en avait pendant cette période où le militantisme pour l’accession à l’indépendance se mêlait à la lutte de pouvoir. Ainsi, en l’espace de cinq ans, entre la date de signature l’accord maoco-français du 2 mars 1956 sur la reconnaissance de l’indépendance, et la constitution du deuxième gouvernement de M’barek Bekkai, les règlements de comptes ont fait des ravages dans les rangs de ceux qui furent naguère des compagnons d’armes. Première victime déclarée : le Parti de la choura et de l’Istiqlal, de feu Mohamed Belahassan Ouazzani. Ses militants ont été la cible de ses adversaires, généralement du parti de l’Istiqlal.
Ainsi, on a vu le Fkih Ben Driss sauvagement tué dans la région de Marrakech, alors qu’il était un des membres actifs de la résistance et qu’il avait contribué non seulement aux actions militaires et aux mouvements de protestation contre la déposition de feu SM Mohammed V, mas aussi et surtout un intellectuel qui a permis la formation de plusieurs jeunes cadres du mouvement national.
On a vu les massacres horribles de souk Larbâa du Gharb, un fief chouri à l’époque et qui a basculé du jour au lendemain dans un véritable bain de sang, faisant des dizaines de morts. C’était en janvier 1956, soit trois mois avant la reconnaissance de l’indépendance…
En avril1956, c’était au tour du professeur Abdelouahed El Iraki de subir le même sort à Fès, la ville où il vivait et militait. Feu El Iraki présidait la délégation des oulémas aux négociations d’Aix-Les-Bains.
Pire, même les membres radicaux de l’Istiqlal qui allaient fonder l’Union nationale des forces populaires, autour des universités unifiées, n’avaient pas échappé aux tentatives d’enlèvement et aux mesures répressives.
Outre les massacres et les assassinats, cette période a connu un grand nombre de disparitions forcées. Les chouris parlent de centaines de leurs militants disparus. Des dizaines ont été libérés des mois après. Ils évoquent à titre d’exemple l’arrestation de Brahim el Ouazzani et de Abdeslam Ettoud, ou encore Mehdi El Moumni Toujkani…
Des arrestations sans autorisation aucune des autorités compétentes et des lieux de détention plus célèbres que Dar el Mokri ou Derb Moulay Cherif. La fameuse Dar Bricha en est l’illustration parfaite. Une somptueuse demeure, entourée de verdure qui a été transformée par la volonté des tenants de l’ordre de l’époque en un lieu de torture et de massacres.
Revenir aujourd’hui sur ces faits n’est pas fait pour culpabiliser certaines personnes ou certains partis. Mais il y a urgence de clarification. Sinon les amalgames entretenus risquent de faire plus de ravages que les faits passés eux-mêmes.

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