Les FAR dans le guêpier ivoirien

Les Marocains qui vivent en Côte d’Ivoire ont peur. Dans la nuit de samedi à dimanche, des maisons de Blancs ont été pillées par des milliers de jeunes Ivoiriens. Même s’ils affichaient une hostilité très marquée envers les ressortissants français, ils n’ont pas épargné des expatriés originaires d’autres pays. «Pour les jeunes ivoiriens, tout Blanc est un Français. Ils saccagent ses locaux et pillent ses biens », indique à ALM Hamid Benchekroun, président de la communauté marocaine à San Pedro. Dans cette ville portuaire, située à 368 km au sud-ouest d’Abidjan et premier port d’exportation du cacao au monde, les Marocains ont tout perdu. «Il ne me reste rien. J’avais un salon de thé et une pâtisserie. En une nuit, 20 ans de labeur sont partis en fumée», constate amèrement M. Benchekroun. Les 30 familles de Marocains établies dans cette ville ont également perdu leurs commerces. Lundi dans la journée, la fumée témoignait des actes de vandalisme perpétrés à San Perdro. Les Marocains, établis à Abidjan, ont eu plus de chance. Ils vivent dans leur grande majorité dans trois quartiers : Treicheville, Adjamé et Marcory. «Seuls quelques commerces à Treicheville ont été vandalisées», confie à ALM Mohamed Mjidou, haut cadre dans une entreprise internationale de télécommunication. Il a quitté Abidjan jeudi et ne peut la regagner : il n’y a plus de vol. Il veut revenir en Côte d’Ivoire, parce que sa femme et son fils, âgé de 7 ans, y sont encore. «Pour le moment, les consignes de l’ambassade du Maroc sont claires : ne pas sortir dans la rue», dit-il.
M. Mjidou est intarissable sur le soutien qu’apporte l’ambassade du Maroc en Côte d’Ivoire aux ressortissants marocains. Sentant l’imminence de l’embrasement de la situation, l’ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire, Hassan Bennani, a organisé la communauté marocaine en petits réseaux, avec des représentants de quartiers et des points de regroupements. En cas de danger, les quelque 1200 ressortissants marocains, établis à Abidjan, devaient se regrouper dans les endroits désignés au préalable à cet usage et dont la sécurité serait assurée par les forces de l’ordre ivoiriennes, les militaires français de la force «Licorne» et les casques bleus déployés dans le cadre de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). «D’un point de vue pratique, les trois quartiers où vivent les Marocains se touchent. Ce qui facilite les regroupements», ajoute M. Mjidou. Ces mesures ne rassurent pas toutefois les Marocains, terrés chez eux à Abidjan. «Nous avons la trouille.
Même si les forces de l’ordre patrouillent depuis lundi et semblent avoir réussi à sécuriser la ville, nous avons le sentiment que quelque chose de désagréable peut intervenir à tout moment», nous confie un Marocain d’Abidjan. Il ajoute que « les jeunes patriotes, qui sont des milices pro-Gbagbo, manipulés par l’aile dure du président ivoirien, sont si bien excités qu’ils ont arraché même des carreaux aux murs de certaines maisons».
La situation en Côte d’Ivoire a subitement dégénéré samedi quand, pour une raison qui reste encore indéterminée, un camp de militaires français a été bombardé par un avion ivoirien à Bouaké, le fief des rebelles qui avaient conclu un cessez-le-feu avec le pouvoir de Laurent Gbagbo en 2003. La mort de neuf militaires français dans ce bombardement a totalement changé la donne du conflit ivoirien. D’un tête-à-tête ivoiro-ivoirien où la France et les Nations unies étaient en quelque sorte arbitres, le conflit s’est transformé en une confrontation directe entre le président Gbagbo et la France.
L’armée française a riposté à l’attaque de Bouaké, en mettant hors service toute l’aviation militaire ivoirienne.
La riposte de l’armée française a engendré une série d’actions anti-françaises de la part de manifestants dont les multiples pillages qui n’ont pas épargné la communauté marocaine.
Aujourd’hui, nombre de ressortissants marocains sont déjà dans une logique de départ. «Les écoles françaises en Côte d’Ivoire ont été incendiées», nous confie le Marocain d’Abidjan. C’est dans ces écoles que les enfants des Marocains, établis en Côte d’Ivoire, sont inscrits. «Nos enfants ont suivi un enseignement dans les écoles françaises. Comment faire ?», s’interroge M. Benchekroun. Ils auront des difficultés pour intégrer l’école publique au Maroc. D’autres rappellent qu’en cas d’évacuation, il faudrait aider certaines familles, aux ressources limitées, pour les frais de transport. C’est dire que les esprits se projettent déjà au Maroc. Nous sommes toutefois encore loin du scénario-évacuation, et la télévision ivoirienne a multiplié, lundi, les appels au calme. Le président Laurent Gbagbo, dans une intervention télévisée, a même exhorté «à la réconciliation». Et l’Union africaine (UA) a mandaté le président sud-africain Thabo Mbeki pour «entreprendre d’urgence une mission en vue de promouvoir une solution politique» en Côte d’Ivoire. Les casques bleus contribuent amplement au retour au calme. Parmi les forces onusiennes en place, 730 éléments des Forces Armées Royales sont positionnés à Bouaké.
Commandés par le colonel-major Abdelmajid Bouarfa, ces soldats de la paix s’acquittent avec professionnalisme de la mission qui leur est assignée. C’est eux qui ont arrêté une colonne des forces armées ivoiriennes se dirigeant du sud vers le nord du pays et tentant de pénétrer en «zone de confiance». Ils assistent ahuris à l’embrasement d’un pays qui était cité en exemple.
Comment la Côte d’Ivoire en est arrivé là ? Pays, naguère stable et prospère, il est aujourd’hui au bord de la guerre civile. Cet ancien centre financier de l’Afrique de l’Ouest est peu à peu déserté par les hommes d’affaires. Le symbole de cette déchéance demeure le déplacement du siège de la Banque africaine de développement (BAD) d’Abidjan à Tunis.

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