Les Saoudiens du Maroc ont peur

L’arrestation des Saoudiens le mois dernier a placé les rapports de l’Arabie saoudite avec Maroc au premier plan des préoccupations de l’opinion publique nationale. Voilà donc un pays avec qui nous tissons traditionnellement des relations plus que solides où s’imbrique le religieux, l’affectif et le social.
Jadis, les Marocains (nos parents et grands-parents) ne voyaient dans l’Arabie saoudite que son image sacrée, en tant que terre qui a vu naître, grandir et mourir le prophète Sidna Mohammed. Un espace vénéré et un lieu de pèlerinage. Mais depuis le début des années soixante-dix, cette image commença à connaître progressivement des altérations. Le choc pétrolier a eu un impact néfaste sur la réputation des Saoudiens.
En effet, pour la première fois, le commun des mortels au Maroc va découvrir le visage mutilé d’une population frustrée et avide de pouvoir et de richesse. En quelques mois, les rues de Casablanca, Tanger, Marrakech et des grandes villes du royaume vont être englouties par des comportements pervers de la part de ceux qui sont venus de la terre sainte. Les anecdotes concernant la dépravation sexuelle vont couler à flots dans les milieux populaires. Au lieu d’être des messies de la sagesse et des prédicateurs, ils se sont manifestés en tant que prédateurs en quête permanente de la chaire humaine. Dans le Maroc, ces derniers, fort nombreux, n’ont vu qu’un espace de liberté à outrance. L’ouverture du pays et la pauvreté d’une belle partie de la population leur ont servi d’appât pour le défoulement pervers. L’image, déjà altérée de bédouins riches et sans style de vie, a gagné les esprits. Au fil des ans, ce phénomène devint de plus en plus banal et d’autres couches des populations de l’ensemble des pays du Golfe se sont substituées aux premières vagues des pionniers. Mais à la différence de ces derniers, les nouvelles «recrues » du tourisme au Maroc sont moins nanties, mieux renseignées sur la situation dans notre pays et surtout plus discrètes.
Le triomphe de la révolution iranienne, à la fin des années soixante-dix, et les menaces qui pesaient sur l’hégémonie religieuse de l’Arabie saoudite par les mollahs vont susciter l’activisme wahhabite, jusque-là dormant et satisfait dans son confort «spirituel».
L’invasion de l’Afghanistan par l’empire communiste soviétique, en 1978, va leur donner l’occasion de se refaire une nouvelle virginité révolutionnaire. Plus l’influence communiste est entamée et se rétrécit, plus l’alternative des Moujahidinnes afghans prend de l’ampleur. Le génie, petit au départ puisque, enfermé dans sa coquille, va se métamorphoser au fil des temps. Tout en servant les intérêts des Yankees, leur lutte contre le communisme, les nouveaux messies d’Allah vont apprendre à manipuler les armes les plus sophistiquées du monde. La guerre du Golfe leur a donné l’occasion de se démarquer de leurs anciens maîtres.
La déchirure amorcée au niveau du tissu social saoudien va se répercuter sur le plan psychologique et politique. De nouveaux rebelles vont se déchaîner partout dans le monde contre ces envahisseurs américains «ennemis d’Allah» qui n’hésitent pas à profaner les lieux saints. Une véritable guerre de croisade est donc entamée. Mais avec les moyens des temps modernes, le savoir-faire acquis, grâce à la rente pétrolière, dans les écoles les plus prestigieuses du monde. L’effet «boule-de-neige» n’a pas ménagé le Maroc. Au contraire, dans ce pays, le terrain est fertile à tout, y compris le terrorisme, l’autre face de la frustration sociale et de l’aliénation.
Dans les années quatre-vingt-dix et alors même que la guerre en Afghanistan a pris fin, des compatriotes marocains n’ont pas cessé de faire leur pèlerinage à Kaboul. Dans le feu de l’action, personne ne se rendit compte à quelle fin s’entraînaient ces nouveaux guerriers du fondamentalisme religieux.
Ce n’est qu’après le 11 septembre de l’année dernière que leurs visées furent dévoilées et mises à nu. L’ouverture du Maroc, ses traditions d’accueil, la pauvreté d’une partie de sa population et probablement le laisser-aller ou la vulnérabilité de certains responsables (comme c’est le cas pour l’agent corrompu, cité récemment par le parquet) ont permis à des jeunes talibans, rescapés de l’Afghanistan, de faire de certains de nos quartiers populaires un lit privilégié de leurs opérations.
Putsch raté donc, mais la menace persiste encore.

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