Lexique de la misère

Dans sa thèse sur le thème « Bidonville et recasement, modes de vie à karyan Ben M’sik (Casablanca), un géographe marocain, Réda Benkirane, rapporte que le mot karyan signifie en dialecte marocain bidonville. Les deux noms ont d’ailleurs les mêmes date et lieu de naissance. C’est dans les années 20, à proximité de la centrale thermique de Roches Noires à Casablanca, qu’apparaissent les premières baraques construites à partir de matériaux des plus hétéroclites. Leurs promoteurs sont des ouvriers du chantier de construction de la centrale thermique, ils choisiront la proximité d’une carrière pour implanter leurs logements sommaires. D’où le nom du premier « bidonville » : Carrières Centrales. Ce nom sera en définitive « marocanisé » pour donner le nom Karyan Centra. A partir de là, le mot Karyan (déformation de « carrière ») désignera sur un mode générique cette forme particulière de quartier installé à proximité de carrières. De la même manière, la baraque devient beraka (pluriel brarek) pour désigner l’unité d’habitation au sein du bidonville. L’étymologie du mot karyan (comme du mot bidonville) n’est pas sans utilité. Elle postule la proximité constante de l’environnement industriel dans l’avènement de cette forme de croissance. Si tous les spécialistes insistent sur l’origine rurale de la population bidonvilloise, peu d’entre eux expliquent le passage de la hutte (nouala) ou de l’habitation rurale (tenkira) à la baraque. La baraque tout comme la hutte ne se construit pas, elle se monte et peut même à l’occasion être déplacée à dos d’homme. Mais à la différence de la hutte, la baraque emprunte des matériaux spécifiques de l’époque industrielle ; morceaux de planches, plaques de zinc, tôle ondulée, bidons en plastique, etc.,… En revanche, ajoute –t-il, le mot zriba signifie parc ou enclos. Ce terme est de la même famille que le mot zarb (plante épineuse qui sert à clôturer l’enclos). Le terme a fait son apparition dans le milieu bidonvillois dès le début de la croissance urbaine de Casablanca. Il est rattaché aux ancêtres premiers de la beraka : la tente (kheima) et la hutte (nouala), ceux-ci ayant besoin, à leur alentour, d’un espace vital pour l’élevage domestique. On peut en déduire que lorsqu’ apparaît la forme spécifique de la baraque, cette terminaison de zriba fut alors utilisée par ses habitants pour désigner l’unité d’habitation avec sa parcelle adjacente de terrain dans laquelle on garde des moutons ou une basse-cour, et où est entretenu un petit jardin potager. La zriba indique, donc, un espace parcellisé de type rural, elle implique donc une superficie, fut-elle minime, non construite au sein de l’unité d’habitation. L’emploi de ce terme par les habitants, puis par les autorités publiques, était pertinent à l’époque des premières implantations de bidonvilles à Casablanca, car les parcelles des baraques étaient assez grandes. Lorsque le bidonville arrivait à saturation sur un espace donné, les superficies des zribas étaient diminuées au fur et à mesure de la parcellisation intérieure.

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