L’extrême détresse d’un sidéen

Aujourd’hui le Maroc : Pourquoi tenez-vous à garder l’anonymat. Pourquoi ne pas sensibiliser ouvertement l’opinion publique à votre situation ?
M.F. : Et après ! Où faudrait-il que je vive ? Entre ciel et terre ! Dans un bunker pour échapper à la méchanceté et à l’ignorance de mes compatriotes. Je connais des docteurs, des hauts cadres, qui ont eu le malheur de confier à leurs collègues soi-disant occidentalisés leur séropositivité. Du jour au lendemain, ils sont devenus des pestiférés. C’est à peine si on ne leur serrait pas la main en mettant des gants. La loi les protège, mais que peut la loi contre les chuchotements dans les couloirs, les regards de mépris, l’ostracisme le plus terrifiant, celui qui consiste à changer de chemin lorsqu’on vous croise ? Si je parlais à la télé à visage découvert, je ne pourrais plus prendre le bus, ni entrer dans un café. Je préfère encore me cacher.
Comment faites-vous pour vivre et où logez-vous ?
Je glane à droite, à gauche. Depuis trois mois, je suis hébergé par des amis étrangers qui vivent à Marrakech. Ils compatissent à mon sort. Ils ne sont pas porteurs du virus, mais comprennent que je ne constitue pas un danger pour eux. Je les en remercie, mais cela ne résout pas mon problème. C’est une solution provisoire qui n’enlève rien au sentiment de grande précarité qui m’habite.
Et votre famille ?
Ma famille m’a exclu. Je ne suis pas productif, constamment malade et mon mal est source de honte pour les miens. Je ne peux pas rester constamment un poids pour eux. Je suis âgé de 45 ans et j’ai toujours été indépendant. J’ai décidé de les soulager d’une plaie honteuse. Cela fait des années que je n’ai plus de contact avec ma famille.
Au physique, vous n’avez que la peau sur les os. Il vous est difficile de cacher votre maladie. Que répondez-vous aux gens qui vous interrogent sur votre santé ?
J’ai développé toute une panoplie de répliques pour trouver la parade à cette question. Tantôt, je suis malade du foie, tantôt du coeur. Les gens compatissent à tout sauf au sida, parce qu’il est trop associé dans leurs esprits à des pratiques sexuelles “contre-nature“ ou à la drogue. En plus, ces personnes ignorent tout sur le mode de transmission de la maladie. Elles pensent qu’en étant à proximité d’un malade, elles peuvent contracter le virus.
Vous êtes atteint depuis quand, et comment avez-vous contracté la maladie ?
Je n’ai pas envie de parler de ça. Disons que je fais partie des groupes à risque… Quant au virus, je le porte depuis 1992. Je suis malade, sidéen. Ma vie est foutue!
Vous êtes encore en vie…
Vous appelez ça une vie ! Les gens ont plus de considération pour les insectes que pour nous au Maroc. Nous nous terrons comme des rats. Nous n’osons pas sortir dans la rue, nous rasons les murs. Nous fuyons la lumière. Nous dépensons ce qui nous reste d’énergie pour cacher notre maladie.
Et les associations ?
Les associations et le corps médical font ce qu’ils peuvent. Ils nous garantissent la trithérapie, ce qui est en soi un exploit ! Mais les associations ne peuvent pas faire des miracles ou changer la mentalité de 95% de la population marocaine tant que les politiques continuent à se désintéresser de notre situation. J’ai adressé des lettres de détresse à un ministre, un gouverneur et à d’autres grandes personnalités. Et à chaque fois, on n’a pas daigné me répondre.
Que demandiez-vous dans ces lettres ?
Que j’existe sans être contraint de me terrer. Que je sente que je demeure un homme malgré ma maladie. Je ne cherche pas à ce qu’on fasse de moi un héros, mais qu’on me restitue ma qualité d’homme. L’Etat est capable de s’engager pour expliquer aux gens que nous ne sommes pas un danger public. Je voudrais dans ce sens lancer un appel solennel à Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour qu’il veuille accorder de l’intérêt à notre situation.
Que pensez-vous du chiffre de 1200 séropositifs au Maroc, déclaré par les autorités…
Tous les gens concernés par le problème disent qu’il existe entre 20.000 et 30.000 séropositifs au Maroc. De nombreuses personnes ne sont pas déclarées. Comment peuvent-elles le faire, puisque la même loi du silence qui pèse sur nous empêche le lancement de grandes campagnes de sensibilisation. La plupart des personnes rient sous cape lorsqu’on leur parle de prévention ou de l’usage des préservatifs. Et les rares instruits considèrent que ça n’arrive qu’aux autres. Hélas, ça n’arrive pas seulement qu’aux autres !

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