L’Islam est une religion de responsabilité

Quand la sentence tomba comme un couperet, le visage de l’inculpé s’épanouit étrangement en un sourire. De la salle, aux trois quarts pleine de ses partisans, monte une clameur d’indignation qui enfle jusqu’au paroxysme. L’ambiance est chauffée à blanc. Des quidams comme enivrés, cramoisis de colère, refluent en même temps vers la sortie dans un brouhaha indescriptible.
Aux abords du tribunal, bouclé par un dispositif sécuritaire impressionnant, les cris de protestation frisent le délire. Sous bonne escorte policière, le condamné, qui a interjeté appel, a déjà quitté le prétoire, tête baissée, marmottant entre ses dents. Une prière ou des imprécations. Direction : la prison civile de Aïn Kadous à Fès où il vient de décrocher un séjour de 6 mois. Celui que le tribunal de première instance de Fès vient d’envoyer à l’ombre, ce mercredi 8 mai, est un homme dangereux qui frôle l’hystérie dans ses prêches enflammés, nourris d’interprétations rigoristes de l’Islam. Mohamed Abdelouahab Rafiqui, alias Abou Hafs, est le patron de l’association “Sunna Wal Jamaâ“, qui fait partie de la salafia Jihadia, une mouvance islamiste prônant la violence contre les “mécréants“ et qui prenait pour référence de son action le fameux Oussama ben Laden, le wahabiste le plus recherché dans le monde.
Les adeptes de ce jeune prédicateur d’un autre type ont terrorisé ces derniers temps la capitale spirituelle.
Les actes d’agression se sont multipliés pour atteindre des proportions inquiétantes. Au point que les habitants craignaient de se hasarder la nuit hors de chez eux. Ces sicaires de la pureté, embrigadés par leur émir Abou Hafs, se sont mis en tête de punir ceux qu’ils jugent être des infidèles dans les alentours de Fès et ses quartiers pauvres : un couple qui traîne dans la rue, une femme qui ne porte pas le voile, les vendeurs de boissons alcoolisées ou des récalcitrants à la prière. Munis de sabres qu’ils cachent le long de leur dos, ils ont blessé avec leurs armes nombre de citoyens.
Arrêtée et condamnée, une dizaine de ces justiciers ont avoué qu’ils agissaient sur ordre de leur chef. Celui-ci n’a pas essayé de nier les faits qu’on lui reproche. C’est que M. Abdelouaheb Rafiqui est sûr de la cause qu’il défend. Et il ne s’en cache pas. “Oui, j’agis selon le hadith du prophète qui a dit qu’un bon musulman doit oeuvrer pour le prêche du bien et le pourchas du mal », déclare-t-il sans sourciller lors de l’interrogatoire après son arrestation à son domicile début mai. Bouc et petite moustache dans un visage lisse, tenue ample à la manière afghane, le nouveau locataire de Aïn Kadous, marié et père de 2 enfants, est un jeune prédicateur d’à peine 28 ans. Il a fait ses études primaires et secondaires dans sa ville natale, Casablanca. Le bac en poche ( sciences expérimentales) décroché en 1973, il intègre la faculté des sciences. Ici, il s’avise d’interrompre son cursus une année après. Apparemment, il n’est pas à l’aise dans cette filière-là. Il sait ce qu’il veut depuis quelques années déjà. Alors, il plie bagage et met les voiles.
Direction : l’Arabie saoudite. L’étudiant s’inscrit à l’université des études islamiques de Médine d’où il sort licencié en matière de Chariaâ. Retour ensuite au bercail où il poursuit ce qu’il a entamé en terre sainte, la capitale du salafisme. En 2001, il obtient un DES dans la même discipline à l’université Sidi Mohamed Ben Abdallah de Fès.
Immédiatement après, il milite dans une association locale du nom de Al Fath, acquise au groupuscule Ahl Sunna Wal Jamaâ, qui prône l’islam violent. Abou Hafs a de qui tenir. Derrière lui se cache son père. C’est son mentor, son guide spirituel, celui qui l’a influencé : Ahmed Rafiqui, alias Abou Houdaïfa, est décrit comme un extrémiste et fanatique dangereux. Octogénaire à la barbe fournie, cet ancien infirmier à la retraite s’engage dans un contingent de volontaires pour aller soigner en Afghanistan dans les années 90 les Moujahidine blessés dans la guerre contre l’envahisseur soviétique. Dans son équipée afghane, il n’est pas seul. Abou Hafs fait partie du voyage. Il avait alors à peine 16 ans. Un voyage initiatique qui marquera à jamais l’esprit du garçon, qui se transformera petit à petit, sous la férule paternelle, en apprenti-taliban. Une fois au point sur le plan doctrinal, ce dernier va officier à la mosquée Bekani à Fès. Il invite les riches à tout abandonner pour que règne la loi de Dieu, tout en incitant ses fidèles au jihad, notamment là où les musulmans sont persécutés, en Afghanistan, en Palestine ou en Tchétchénie. Ennemi déclaré des Etats-Unis qui à ses yeux ont réussi à domestiquer les régimes arabes à seule fin d’étouffer l’émancipation islamiste, Abou Hafs, qui s’est félicité des attentats du 11 septembre, ne cache pas ses convictions ; Il les martèle haut et fort dans les cassettes audio qui circulent un peu partout. Il ne reconnaît pas l’État, ni ses institutions. Il renie la démocratie et les partis politiques. Dans la littérature des adeptes d’Abou Hafs, trois étapes sont nécessaires avant de parvenir à leur objectif final : propager la Daâwa autour de sa famille et de ses amis, l’étendre ensuite aux différentes couches de la société pour aboutir finalement à l’insoumission à l’État. À terme, la cible est la liquidation physique des symboles de l’autorité. Une fois ces étapes franchies, le couronnement de la lutte serait au rendez-vous avec le règne de la loi divine (Charaâ Allah) sur la terre marocaine. Excellent orateur qui sait faire vibrer ses sympathisants, se présentant comme le porte-voix des laissés- pour-compte assoiffés de justice, Abou Hafs surfe sur la frustration des exclus et leur ressentiment à l’égard des gouvernants. Il en a fait le ressort d’une entreprise en religion poussée à l’extrême dont les membres sont prêts sur la base d’une simple ‘’fatwa » à s’ériger en justiciers, disposés à tuer s’il le faut, puisqu’ils ne reconnaissent pas l’autorité de l’État. Abou Hafas n’a pas inventé la roue du radicalisme. Ses partisans se recrutent, comme partout ailleurs, dans la marge de la société, la périphérie poussiéreuse de la ville de Fès. Ils sont analphabètes, vendeurs ambulants ou de simples ouvriers. Des pauvres. Abou Hafs, en lequel les adeptes ont une confiance aveugle, les encourage, au nom de la “révolution morale“ dont il se croit être dépositaire, non seulement à recourir à la violence contre les “mécréants“ mais à les déposséder également de leurs biens. Une secte vraiment à part, ces sicaires de Abou Hafs. Ils se marient entre eux sans établir d’actes adulaires qu’ils ne reconnaissent pas du reste. Les femmes portent la burqa, cette prison de coton qui les couvre de la tête aux pieds. Les hommes avec un coupon de tissu bon marché se taillent des tenues à la façon des moines-soldats de Kaboul et Peshawar. Un remake à la marocaine. Pour eux, l’organisation Al Adl Wal Ihssane de Abdesslam Yassine, c’est du soft. Abou Hafs la trouve excessivement soufiste.
Quant au PJD de Abdelkrim El Khatib, il le traite de ramassis d’opportunistes qui courent derrière les délices du pouvoir. Dans sa chambrée de la prison de Fès qu’il partage avec près de 18 détenus de droit commun, Mohamed Abdelouahab Rafiqui, ne perd pas de temps. À la tombée de la nuit, ses compagnons d’infortune s’assoient en tailleur devant lui. Ils savent qui il est. La tête penchée en avant, ils boivent ses paroles comme un élixir. Tel un moine zen, il est émerveillé par son propre verbe, trop sûr de sa force. Le visage de Abou Hafs arbore une expression de triomphe.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *