Mendicité : Sport National

8h30. Devant l’entrée du siège d’une grande banque à Casablanca, plusieurs mendiants se précipitent pour prendre place devant la porte réservée au personnel de l’établissement. Commence alors un rituel qui dure une quinzaine de minutes : chaque employé s’applique judicieusement avant de rejoindre son travail à faire l’aumône. Cette scène, quasi-quotidienne, renseigne sur l’ancrage social de l’un des phénomènes les plus marquants de nos cités : la mendicité. Durant Ramadan, le phénomène, déjà très répandu, atteint des proportions alarmantes. Mais qui sont nos mendiants ? Cette communauté regroupe aussi bien les amateurs que les professionnels du « métier ». Ils sont des deux sexes (la mixité dans le milieu est assurée depuis des lustres ) et de tous âges. Partout présents, ils investissent jour comme nuit rues, artères, cafés et autres espaces publics. Dans ce monde, la religion est aussi présente. Et très utilisée. Calculez le nombre de prières qu’émet au quotidien une mendiante… Pour «travailler», on se spécialise. Les catégories de mendiants sont nombreuses. Les techniques aussi. D’abord, les malades. Le certificat médical et la Ventoline : un moyen classique dans ce monde. Mais il y en a ceux qui n’hésitent pas à exhiber publiquement les cicatrices de la dernière opération chirurgicale qu’ils viennent de subir. C’est généralement très efficace, surtout si vous êtes dans un bus. Arrivent ensuite les handicapés. Aveugles, mutilés…le handicap demeure l’argument historique de larges franges de mendiants. Si, à la base, le but était d’interpeller la charité des coeurs, la tendance vire, ces dernières année vers l’agressivité. Culpabiliser les «normaux», pour qu’ils lâchent le morceau, voilà le mot d’ordre. Face au handicap, on n’est plus dans le domaine de la charité, mais plutôt dans celui du devoir et de l’obligation morale. Et gare aux récalcitrants. Les insultes et autres provocations viendront leur rappeler les bonnes manières. Et puis, il y a ces enfants porteurs de petits papiers dans lesquels on peut lire une formule, la même tout le temps : «Bonjour, je suis un enfant orphelin sans ressources…nous sommes quatre frères… Aidez nous SVP.. » Ces milliers de gosses, parfois âgés d’à peine 4 ou 5 ans, mal nourris, sales, souvent malades courent dans les cafés à la recherche de quelques pièces. Et s’ils s’appliquent à harceler leurs cibles, c’est qu’ils sont tenus par une obligation de résultat. Car leurs gourous ne sont pas loin. Ces truands emploient tous les moyens pour faire fructifier la rentabilité de ces enfants-mendiants. Et ne vous étonnez pas de voir l’enfant, à qui vous avez donnez une pièce, sangloter par la suite : son gourou l’a certainement cogné, vu son «chiffre d’affaires» insatisfaisant. Combien sont-ils, ces enfants ? Des milliers, voire plus. Aucune statistique n’a tenté jusqu’ici de recenser cette population qui fait office de pépinière de criminels potentiels pour demain. Lamentable. Mais la mendicité évolue. Pour séduire on ne verse pas que dans les standards conventionnels. Air du temps oblige, on retrouve aussi les mendiants normaux, tout à fait normaux, qui ne souffrent de rien. L’innovation réside dans la démarche. Et dans le contexte. Les exemples sont légion. Généralement jeunes, souvent bien habillés, ils racontent tous pratiquement la même histoire, ou presque : venue rompre le jeune chez un proche, celui-ci est introuvable. Et donc il faut rentrer chez soi. Mais il lui manque juste 5 Dh pour prendre le bus Mohammedia. La présentation posée, le ton sincère. Tellement sincère qu’on a bien envie d’y croire…Sans oublier l’éternel voyageur égaré sur le train de rabat, qui, faute de moyens, ne peut continuer jusqu’à son domicile à Sidi Kacem. Et de le retrouver dans le trajet inverse vers Casa raconter la même histoire, son domicile, cette fois-ci, est à Marrakech…. Comme entre paysans, les mendiants se disputent aussi les terres. Et durant ramadan, la guerre des territoires fait rage. Et pour cause, certaines zones, comme les entrées de boulangeries et de mosquées représentent un intérêt stratégique et financier non négligeable. Ces «fonds de commerce» s’octroient généralement en vertu des lois d’ancienneté. Mais il arrive souvent que la loi de la jungle l’emporte, et les plus forts accaparent les emplacements les plus juteux. Darwin n’avait pas si tort…

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