Mohamed Darif : «Réviser la Constitution pour ne rien changer est un acte contre nature»


ALM : Est-ce qu’il faut vraiment réformer la Constitution ?
Mohamed Darif : On ne peut pas parler de réformer la Constitution. Il s’agit en fait de réformer ce qui est politique et institutionnel. Et cela n’est possible qu’à travers, justement, soit une révision de la Constitution, soit son changement. Depuis longtemps, il y a une quasi-unanimité sur la nécessité de réviser la Constitution entre tous les courants politiques et idéologiques: islamistes, partis de la gauche, société civile et ONG de défense des droits de l’Homme… Mais la divergence réside dans la nature des révisions. Cette révision a pour but de donner de la crédibilité aux institutions gouvernementales, c’est-à-dire le Parlement, le gouvernement et la justice. Et par là renforcer et séparer les pouvoirs de l’exécutif, le législatif, et le judiciaire. Notre Constitution actuelle est fondée sur l’unité du pouvoir du Roi et la séparation «des fonctions» exécutif, législatif et judiciaire qui n’ont pas véritablement le statut de «pouvoirs».

Qu’est-ce qui doit être révisé au juste dans la Constitution ?
On peut parler de trois positions. La première cherche à faire des révisions qui ne touchent pas la nature du régime politique en place. Il y a des partis selon lesquels il ne faut pas toucher aux prérogatives du Roi. Ils souhaitent, par exemple, constitutionaliser la régionalisation. Mais par des révisions formelles, ils cherchent à garder le statu quo. La deuxième position est à l’extrême. Ses tenants prônent une monarchie parlementaire. Le Roi règne mais ne gouverne pas. C’est le gouvernement issu de la majorité parlementaire qui gouverne. Ils ont pour modèle l’Espagne et la Grande-Bretagne. La troisième position est pour un partage des pouvoirs entre le Roi et le gouvernement issu de la majorité, avec chacun des prérogatives bien définies dans la Constitution. Un régime à la française.

Que pensez-vous de chacune de ces positions?
Pour moi, réviser pour ne rien changer est un acte inutile et contre nature. Il y a une dynamique politique et sociétale à laquelle il faut répondre. Revendiquer une monarchie parlementaire est très tôt. Pour cela, on a besoin de deux supports. Premièrement, des partis politiques forts, ayant une capacité d’encadrement et représentatifs du peuple. Ainsi on ne peut pas tout donner d’un coup à un parti qui souffre d’anomalies (entre autres, de manque de démocratie interne…). Le deuxième élément, c’est l’existence d’un corps électoral responsable. Tout le monde critique le comportement de ce dernier. 2% des Marocains appartiennent à un parti politique. Les élections de 2007 ont enregistré un taux d’abstention de 63% sans parler de l’utilisation d’argent sale. Pour remédier à toutes ces failles, actuellement, on a besoin d’une étape transitoire, un partage des pouvoirs entre le Roi et le gouvernement à travers une Constitution essentiellement fondée sur la séparation des trois pouvoirs. Par ailleurs, il faut qu’il y ait une suprématie de la Constitution, dans le cas contraire on ne peut pas parler d’Etat de droit.

La révision de la Constitution est-elle  une revendication du peuple ?
Les revendications d’ordre socio-économique sont l’œuvre d’une population qui vit dans la précarité et l’exclusion sociale. Les revendications d’ordre politique proviennent de la classe moyenne, qui pour sa part souffre de l’exclusion politique. La classe moyenne a ses propres demandes et a toujours été un pilier du changement, il ne faut pas se contenter des réformes socio-économiques et se cacher derrière. L’échec de ces dernières est principalement dû à un déficit en démocratie.

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