Mohand Laenser: «Liberté ne veut pas dire anarchie»

Mohand Laenser: «Liberté ne veut pas dire anarchie»

ALM : Vous êtes le premier ministre de l’intérieur issu d’un parti politique. Une année après votre arrivée à la tête du ministère, est-ce que vous pouvez parler déjà d’un premier bilan ?
Mohand Laenser : À l’issue de la nouvelle Constitution de juillet 2011 et suite aux élections législatives de novembre 2011, une nouvelle ère d’approfondissement de la démocratie s’est installée dans notre pays avec l’avènement notamment d’un gouvernement politique disposant, pratiquement, de l’ensemble de l’administration. Ce que je peux dire à l’issue d’une année d’exercice, c’est qu’il est peut-être un peu tôt pour tirer un bilan de l’action menée, ce qui n’empêche pas l’esquisse des contours des principales réalisations et projections. Nous sommes aujourd’hui à un tournant décisif dans la construction et la consolidation des institutions politiques de notre pays, et dans le renforcement des droits et libertés. Et à cet égard je suis convaincu que la réalisation des nombreux chantiers de réforme que connaît notre pays requiert l’implication de tous les acteurs et leur engagement pour l’harmonisation et l’intégration des politiques publiques. Le ministère de l’intérieur, pour sa part, accorde tout l’intérêt nécessaire à la mise en œuvre de plans d’actions inspirés d’une stratégie, qui s’inscrit dans le cadre des dispositions de la Constitution, de la vision de Sa Majesté le Roi et des orientations du programme gouvernemental. Dans cette optique, le département poursuit les efforts engagés pour activer le processus de modernisation initié depuis des années, aussi bien au niveau du renforcement de la sécurité publique, de la gouvernance démocratique pour la sauvegarde des droits et libertés individuelles et collectives, de la participation au développement humain et territorial, de l’amélioration des prestations de proximité et de l’ouverture du secteur public sur les attentes réelles et insistantes des citoyens. Son action vise également l’amélioration du climat des affaires et des investissements afin de garantir le développement dans ses aspects les plus larges. Pour tous ces aspects, le ministère s’évertue à conduire le changement et les réformes structurantes, de façon résolue mais sereine, dans le cadre d’une amélioration permanente et d’une évaluation objective des résultats, afin d’engranger des résultats durables et qui impactent sur les citoyens dans leur vie de tous les jours.

Justement, les méthodes des forces publiques dont vous assurez la tutelle lors des manifestations notamment des diplômés chômeurs font de plus en plus débat. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire là-dessus ?
Comme vous le savez la Constitution et les textes régissant les droits et libertés dans ses différentes expressions, garantissent l’exercice du droit de rassemblement et d’association, pour peu que ces manifestations, ces regroupements et les marches organisées s’inscrivent dans le respect de l’esprit et du texte de la Constitution, des lois et règlements régissant les droits et libertés. Il faut le dire et le répéter, le corollaire des droits et libertés c’est la responsabilité de tout un chacun à respecter le droit d’autrui, car nous vivons en société ; sinon on risque de verser dans l’anarchie et la confusion, et sur le plan juridique, on complique l’établissement des faits réels. C’est une responsabilité collective et partagée et tout le monde doit assumer sa part dans le cadre du respect des règles établies ; car ce qui prime avant tout, c’est l’intérêt du citoyen au sens large, y compris même ceux qui organisent des manifestations répétitives, parfois sans même se donner la peine d’informer les autorités compétentes en matière de sécurité et de protection de tous les citoyens et de leurs intérêts.  Lorsque nous assistons, par exemple, à des arrêts de travail récurrents et quasi permanents au niveau des collectivités locales, lancés par des organisations syndicales diverses ; et que les citoyens sont obligés de revenir plusieurs fois de suite pour un extrait, l’inscription d’une naissance ou une légalisation…. il y a de quoi s’inquiéter car les citoyens ne le comprennent pas. Certes, il faut écouter les doléances des agents, les comprendre et essayer de trouver des solutions possibles aux problèmes qu’ils rencontrent, mais cela doit se faire dans le cadre d’un dialogue serein et responsable, ce que nous nous engageons à assurer de façon permanente. Nous avons la chance de vivre dans un pays stable, qui a su, grâce à une vision prospectiviste de la plus haute autorité du pays qui ne s’est jamais démentie, s’inscrire dans la construction progressive de la démocratie, et qui a enregistré beaucoup d’avancées en matière d’exercice des droits et libertés, qui ont été consolidés par la nouvelle Constitution. Il est certain qu’il faut aujourd’hui sortir les textes qui précisent davantage les mécanismes d’exercice des droits et libertés notamment le droit de grève, comme cela est prévu dans notre Constitution ; même si la jurisprudence dans de nombreux pays, notamment la France, est très riche en enseignements à tirer pour l’exercice de ce droit.

Depuis la formation du gouvernement, la scène politique et publique ne cesse d’évoquer la question des élections communales et régionales. Peut-on parler déjà d’une date ?
L’organisation d’élections communales et régionales n’est pas une fin en soi. Ce sont des échéances qu’on doit préparer convenablement, et avec la participation la plus large possible de tous les intervenants en la matière, afin de leur assurer la réussite escomptée et s’installer dans l’amélioration et le changement souhaité par tous. La Constitution a voulu donner une impulsion significative à la région érigée en collectivité majeure, avec des pouvoirs étendus et une configuration complètement différente de ce que nous connaissons jusqu’à aujourd’hui. Il s’agira maintenant de concrétiser les dispositions constitutionnelles, à travers notamment des textes organiques, législatifs et règlementaires pour en préciser les modalités pratiques.  Comme vous le savez, le gouvernement vient d’arrêter son programme législatif qui sera décliné bientôt au Parlement dans une forme qui sera convenue avec la présidence, comme cela a été annoncé par le chef de gouvernement le 24 devant les députés de la Nation. Pour ce qui est des aspects techniques, le département de l’Intérieur travaille sur différents textes, qui seront proposés dans le cadre des discussions qui seront entamées, dès que les dates en seront arrêtées par le gouvernement.

Les élections ne seraient pas organisées sans un cadre législatif avec notamment la loi sur la régionalisation. Est-ce que vous pouvez nous donner un échéancier et quelle est l’approche que vous comptez adopter pour associer tous les acteurs concernés dans ce chantier ?
La Constitution prévoit en effet une loi organique pour la mise en œuvre de la régionalisation avancée. Comme vous le savez, cette réforme structurante a été initiée par SM le Roi Mohammed VI, qui a institué une commission consultative ad hoc. Cette commission a associé à ses travaux, dans le cadre d’une démarche participative bénéfique, l’ensemble des acteurs concernés ; quasiment tous les partis politiques, différents syndicats, de nombreuses associations….  Le rapport de cette commission, bien documenté, contient des propositions très intéressantes qui nous servent de base à la préparation du projet de loi organique. Bien sûr, la loi sur la régionalisation avancée a des implications sur les autres collectivités territoriales. Elle doit aussi être en adéquation avec le modèle de développement des provinces sahariennes dont la définition est confiée par Sa Majesté le Roi au Conseil économique et social. L’échéancier est donc tributaire de l’avancée de tous ces travaux, des délais de concertation avec les différents acteurs politiques et du processus d’adoption au niveau du Parlement.
En fait, tout l’arsenal juridique inhérent aux prochaines consultations, qu’elles soient communales, provinciales, régionales, ou qu’elles concernent la 2ème Chambre du Parlement, doit être mis à niveau avant le lancement du processus électoral. Maintenant sur le plan technique, le Ministère de l’intérieur, comme je viens de l’évoquer, sera prêt pour les échéances qui seront arrêtées. Valeur aujourd’hui, nous travaillons sur un horizon 2013.

Vous faites partie d’un gouvernement de coalition. Une coalition dont l’homogénéité est souvent remise en cause. Pourquoi tant de dissonances entre les quatre partis de la majorité?
Je crois qu’il y a beaucoup d’exagération à parler de dissonances ou du manque d’homogénéité gouvernementale. Ce que je sais, c’est qu’il y a une équipe gouvernementale, issue de quatre partis politiques qui composent la majorité aujourd’hui, dont le travail est cadré par les Hautes orientations royales, le programme gouvernemental et le pacte signé entre ces différentes composantes. Qu’il y ait des différences d’approche par rapport à des situations ou à des problèmes spécifiques ou, même, au niveau des directions politiques, à la manière de gérer les affaires de l’Etat (ce qui est tout à fait naturel), n’enlève rien à la volonté ferme, de toutes les parties concernées de mener à bien la mission qui leur incombe. Beaucoup d’espoirs sont suscités par l’actuelle majorité, au niveau du peuple, et nous n’avons pas le droit de le décevoir. C’est pourquoi, au sein de l’équipe gouvernementale, nous œuvrons tous, et de façon solidaire, à faire avancer les chantiers de réforme, tout en assurant la gestion quotidienne, et les contraintes liées à nos différentes fonctions dans une période marquée par des mutations, des crises et des changements profonds.
 

Le parti de l’Istiqlal revendique un remaniement. Est-ce que vous êtes pour ou contre ?
Je ne suis ni pour ni contre, parce que le problème ne me semble pas se poser dans les termes que vous avancez. Vous savez bien que le remaniement ministériel, si remaniement il y a, obéit à des règles et à une procédure précises, et qu’il relève en dernier ressort de Sa Majeste le Roi. Pour ce qui me concerne je ne sais pas s’il est approprié de poser le problème dès maintenant pour un gouvernement qui a moins d’un an d’existence, bien que l’essence même d’un gouvernement soit d’être remaniable à n’importe quel moment si les circonstances l’exigent.

Comment évaluez-vous votre alliance avec le PJD un peu plus d’une année après les élections législatives ?
Notre alliance avec le PJD s’est faite à l’issue des élections de novembre 2011, et dans le cadre des consultations pour la constitution d’un nouveau gouvernement, présidé démocratiquement par le PJD. C’est une alliance tout à fait normale, à teinte historique si on veut évoquer les bâtisseurs des deux partis. Nous sommes d’accord sur l’essentiel et unis par un pacte et un programme qui délimitent notre cadre d’action commune. Mais ce n’est un secret pour personne, que des différences d’appréciation sur certains aspects et questions existent, comme avec les autres partis de la coalition, ce qui ne nous empêche pas de travailler en harmonie et dans le respect mutuel.

Vous êtes également SG du Mouvement populaire. Des bras de fer ont fait dernièrement surface au sein du parti, notamment dans sa jeunesse. Qu’en est-il vraiment ?
Je regrette que certains journaux soient friands de toutes les petites querelles, réelles ou supposées qui touchent le MP, en omettant sa véritable action politique. En réalité, il n’y a pas de bras de fer, et le déroulement du dernier conseil national du 15 décembre 2012, qui est le Parlement du parti, a montré de façon éloquente qu’il n’y a pas de problème à proprement parler.
La jeunesse du MP, qui compte parmi les plus dynamiques et les plus présentes sur la scène politique, travaille en toute indépendance, ce que j’ai veillé personnellement à lui assurer, mais elle ne saurait se situer en dehors du parti. Ses statuts récents arrêtent l’âge d’adhésion entre 18 et 35 ans. Mais certains veulent relever l’âge maximal à 40 ans, lors du prochain congrès. Ce différend sera tranché par les instances du parti et c’est ce qui a été dit dans le cadre du conseil national évoqué précédemment.

Je veux insuffler une autre dynamique à l’organisation du parti

Certains cadres de votre parti ne cachent plus leurs ambitions de vous succéder, mais seulement si vous ne vous présentez pas. Est-ce que vous allez briguer un nouveau mandat à la tête du parti ?
Vous savez, nous sommes en démocratie et les ambitions sont légitimes, mais nous sommes encore loin de la date de notre futur Congrès qui sera amené à trancher la question en 2014 ; et le moment venu, je me prononcerai ma décision à ce sujet. Ma préoccupation aujourd’hui consiste à insuffler une autre dynamique à l’organisation du parti au niveau des structures régionales et locales, pour les mettre au diapason et qu’elles soient prêtes et au rendez-vous des futures échéances électorales.

 

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