« Nadia Yassine n’a pas besoin de ce procès »

« Nadia Yassine n’a pas besoin de ce procès »

ALM : Quelle est votre appréciation du traitement fait par l’Etat de l’affaire Nadia Yassine?
Mohamed Darif : Deux choix se sont présentés dans le traitement de cette affaire. La première approche est normative. Elle consiste en une application pure et simple de la loi. Une application sans laquelle l’Etat de droit n’aurait aucun sens. La deuxième approche est d’ordre politique. Elle tient compte de la transition démocratique et de l’élargissement des espaces de liberté que nous vivons. Cela suppose qu’il y a un prix à payer et qu’il faut inscrire les déclarations de Nadia Yassine dans le cadre de la liberté d’expression. D’après le déroulement de l’affaire, on constate que l’Etat marocain a essayé de combiner les deux approches, en faisant preuve de fermeté quant à l’application de la procédure qui voudrait que toute personne s’attaquant à l’institution monarchique soit poursuivie, et de souplesse dans sa gestion. En témoigne le report sine die du procès, mais surtout la diffusion par la première chaîne (TVM) d’informations et d’images du procès. Le message est bien clair et il signifie qu’il n’y a pas de recul quant aux choix démocratiques et de liberté de l’Etat.

Avant comme après Nadia Yassine, plusieurs écrits se sont attaqués à la monarchie sans que leurs auteurs ne soient inquiétés…
La différence entre les deux est que ce qui s’écrit et se publie exprime des critiques non pas à l’égard du régime et de la monarchie, mais à l’égard de la politique menée par celle-ci dans tel ou tel aspect de la vie publique. La monarchie en tant que pilier de l’Etat marocain n’est jamais remise en question dans ce cas. Dans le cas de Nadia Yassine, c’est le régime qui est contesté.

Peut-on dans ce cas parler d’un bras de fer entre l’Etat d’un  côté et les islamistes radicaux de l’autre ?
On ne peut pas parler de rapport de force dans la mesure où, d’abord, il n’y a pas une seule forme d’islamisme au Maroc, mais plusieurs. Nous avons d’un côté les salafistes combattants, qui représentent une infime minorité dans le tissu islamiste, et, de l’autre, les islamistes politiques. Là encore, chacune des composantes de ces derniers y va de sa vision. Si certains, comme le PJD, se sont intégrés en acceptant les règles  démocratiques et pluralistes qui régissent le pays, d’autres inscrivent leur action dans un cadre non pas radical, mais contestataire. Et ce qu’un groupe comme Al Adl Wal Ihssane conteste, ce n’est pas la monarchie, mais la politique de cette dernière. L’Association d’Abdessalam Yassine ne demande pas une monarchie ou une république, mais que la charia islamique soit appliquée.  Et quand ses membres se solidarisent avec Nadia Yassine, ils affichent un accord non pas avec sa vision et son attitude, personnelles, mais avec le principe de la liberté d’expression à laquelle elle a droit.

Toute liberté ayant une limite, où devait se situer celle de Nadia Yassine ?
Il ne faut pas créer un amalgame entre liberté d’expression et anarchie. Toutes les sociétés du monde ont leurs propres constantes. Si pour la France, c’est la laïcité et la république, pour nous c’est l’islam, la monarchie et l’intégrité territoriale. Ce sont des constantes sur lesquelles il y a un accord et auxquelles il faut se tenir. Il est évident que l’on peut discuter de la nature de la monarchie, exécutive ou parlementaire, mais ce doit être dans le cadre de l’accord passé.  Parce que si aujourd’hui Nadia Yassine conteste la monarchie, demain, une autre personne peut contester la religion et se dire favorable à un Etat athée. Quel argument pourront sortir les islamistes à ce moment là, à part celui que l’Islam est une constante de la nation. D’autant plus qu’il n’y a jamais de liberté dans la nature, mais une liberté dans l’Etat. Cette forme de liberté implique forcément une obéissance civique et c’est le sens même de la coexistence.

Certains observateurs affirment que l’objectif de Nadia Yassine est moins d’ouvrir le débat que de devenir une héroïne, une star. Qu’en pensez-vous ?
Nadia Yassine n’a pas besoin d’un tel procès pour faire parler d’elle. C’est quelqu’un de connu, étant la fille du fondateur d’Al Adl Wal Ihssance, mais aussi parce qu’elle a tissé un large réseau, notamment dans les médias étrangers. Mme Yassine s’est depuis longtemps fait remarquer. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’elle soutient des thèses républicaines. On se souvient de l’interview qu’elle avait déjà accordée au Figaro et dans laquelle elle s’est clairement dite favorable à une république islamique au Maroc. Le procès actuel ne va ni donner plus de valeur à Mme Yassine, ni l’amoindrir.

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