Peut-on imaginer un parti islamiste laïc au Maroc ?

“C’est une question de temps. Notre heure va bientôt arriver“. C’est le commentaire satisfait qu’ont dû faire in petto les islamistes marocains du PJD suite à la victoire écrasante de leurs “frères“ en Turquie par le biais du parti du même nom dirigé par Erdogan. D’ailleurs, le patron du PJD marocain, Abdelkrim El Khatib, avait reçu, dans la discrétion totale il y a quelques mois dans sa résidence à El Jadida, une délégation de l’AK turc venue lui demander sa bénédiction pour utiliser le sigle PJD ( Parti de la Justice et du Développement).
Après le raz de marée de l’AK, El Khatib et ses amis ont été comblés au-delà de leurs attentes. Cette homonymie sonne comme un porte-bonheur pour le PJD national qui a tout de même réalisé un bon score électoral lors des législatives du 27 septembre dernier.
Les deux formations se présentent comme étant les porte-étendards d’un islamisme modéré, bon teint bon genre. L’une et l’autre n’ont pas été élues sur un programme précis et clair. Elles semblent par contre avoir bénéficié moins d’un vote proprement religieux d’électeurs convaincus que d’un vote-sanction d’une classe politique traditionnelle jugée dépassée.
Mais cette similitude dans les réflexes de vote et dans le nom se recoupe-elle aussi avec les réalités des deux pays, le Maroc et la Turquie ?
En dehors de la nature des deux régimes politiques qui sont fondamentalement différents, les points de convergence existent-ils ? Seule république en terre d’Islam qui a fait du dogme laïque un choix inaliénable, la Turquie moderne, issue du démantèlement de l’Empire ottoman, au lendemain de la première Guerre Mondiale et du volontarisme de Mustafa Kemal Atatürk, est un pays autoritaire géré par l’armée qui, de par la Constitution, joue le rôle de garant de cette laïcité d’État. Le Maroc, quant à lui, est une monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale où l’État n’est pas séparé officiellement de la religion et où le Roi du Maroc a le titre de commandeur des croyants.
Hormis cette divergence de fond et d’importance, le Maroc et la Turquie offrent certains aspects communs dans nombre de domaines. D’abord, la laïcité. Au Maroc, même si celle-ci n’est pas assumée et théorisée comme en Turquie, une partie des Marocains l’exercent, par schizophrénie peut-être, dans la vie de tous les jours.
Les intéressés se recrutent surtout dans l’élite francophone influencée par la culture française et européenne. D’ailleurs, nombre d’entre eux consomment l’alcool sans qu’ils se sentent heurtés dans leur foi par cette pratique interdite normalement par la religion et par la loi marocaine. On peut multiplier ce genre d’exemples à l’envi que certains attribuent à “l’islam tolérant et ouvert“ cultivé au Maroc.
Secteur pourvoyeur en devises qui vend de la distraction et du bon temps, le tourisme est considéré comme stratégique aussi bien par Rabat qu’Ankara. Le domaine économique, ensuite. L’économie des deux pays, basée sur le libéralisme et la libre initiative, est une économie en transitions. L’un et l’autre ont entrepris au cours de ces dernières années des réformes macro-économiques sous la férule du FMI tout en gardant un oeil vigilant sur les grands équilibres. Après son élection, M. Erdogan l’islamiste, tout à sa volonté de paraître présentable, s’est dit favorable à l’économie de marché et à la poursuite des réformes exigées par les institutions financières internationales. Voilà qui est de nature à rassurer la communauté locale des hommes d’affaires. D’ailleurs, celle-ci n’a pas hésité à saluer la victoire du PJD. Au Maroc, rien de tout cela. Le succès notable de ce dernier aux législatives a plutôt fait peur à tout le monde y compris aux opérateurs économiques. Une raison fondamentale à cela : personne ne connaît le programme de gouvernement des amis de Ramid sur nombre de dossiers. Sur ce plan, le mystère est entier. On ne sait pas qui ils sont vraiment même s’ils se disent modérés.
S’il est finalement un point commun entre les deux pays, c’est qu’ils ne feront probablement jamais partie de l’Union européenne.
Président de la convention sur l’avenir de l’Europe, Valéry Giscard d’Estaing n’a-t-il pas fini de dire tout haut dans un entertien au journal Le Monde ce que les dirigeants des pays de cet ensemble pensaient tout bas ? La Turquie est certes « un pays proche de l’Europe, un pays important, qui a une véritable élite, mais ce n’est pas un pays européen », a-t-il-martelé.
On a « toujours tenu vis-à-vis des dirigeants turcs un langage ambigu, puisque la majorité des membres du Conseil européen s’est en réalité prononcée contre (l’adhésion de la Turquie), mais on ne l’a jamais dit aux Turcs », confirme-t-il.
Pourquoi la candidature de la Turquie à l’UE est mal vue adns le fond ? Parce que la Turquie, à l’image du Maroc, est un pays musulman. Mais M. Giscard d’Estaing a évité de le dire. L’accession au pouvoir des islamistes turcs a agi comme un facteur aggravant.
Dans cette affaire, la géographie n’a été invoquée par l’intéressé que comme prétexte pour disqualifier ce candidat jugé particulièrement embarrassant.

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