Pour le soutien à l’intégration de l’informel

Pour le soutien à l’intégration de l’informel

ALM : Quel état des lieux faites-vous du secteur informel au Maroc ? Ne s’achemine-t-on pas vers une économie dont la plus forte composante échapperait à tout contrôle ?
Ahmed Lahlimi : Je pense qu’il faudra d’abord commencer par définir le secteur informel. Du point de vue de la comptabilité nationale, il s’agit de toutes les activités qui ne sont pas régies par le régime fiscal de la sécurité sociale. En des termes plus simples, ce sont toutes les entreprises ou activités qui n’ont pas de comptabilité, échappent au contrôle fiscal et qui n’obéissent pas aux normes de tenue de compte. N’y sont pas comprises, dans ce sens, toutes les activités qui ne sont pas légales, comme le trafic de drogue, la contre-bande ou les manoeuvres d’évasion fiscale. Le premier volet, et qui nous intéresse le plus, a été saisi en 1999-2000 à travers une enquête nationale qui renseigne à plus d’un titre sur l’importance du secteur informel. Un secteur qui participe à hauteur de 20% dans l’emploi total au Maroc, à travers des activités à caractère indépendant. Ces dernières participent pour 24% dans la formation du revenu national des ménages. La participation de l’informel dans la production nationale est de près de 94 milliards de DH. Sa valeur ajoutée est de l’ordre de 63,8 milliards de DH. Ce secteur constitue 15% de l’offre nationale et représente 17% du PIB.
Qu’en est-il du nombre des unités de production travaillant dans l’informel ?
À 2000, le nombre d’unité de production travaillant dans l’informel a été de 1.233.300 unités, dont 52% sont des unités commerciales, 20 à 21% travaillent dans l’artisanat et 20% dans les services, en plus de 6% dans la construction. Ces unités ne disposent pas, et dans une grande partie, de local professionnel. Seules les entreprises qui ont recours à l’emploi, qui représentent 14% du total, ont un local. La population travaillant dans l’informel est assez jeune. 35% d’entre elles a moins de 35 ans. La spécificité de la main-d’oeuvre dans ce secteur est qu’elle a, à hauteur de 80%, des liens de parenté dans une même structure.
Jouant un rôle social certain, l’informel n’en cache pas moins un malaise économique…
On a souvent tendance à croire que ce secteur est isolé. Mais les chiffres prouvent que tel n’est pas le cas. Fait notable, quelque 20% des achats des entreprises informelles sont effectués auprès des grandes entreprises contre 2% effectués par ces dernières. En revanche, les PME fournissent à hauteur de 65% des structures informelles. Ces mêmes PME effectuent 19 % de leurs achats auprès du secteur informel. Il y a donc un véritable échange économique, et des plus importants, entre les deux secteurs. À remarquer également que 75% des produits et des services de l’informel vont aux ménages. Cela veut dire que l’informel répond à un besoin réel. Un secteur important donc ; le Maroc est l’un des rares pays à se targuer d’avoir appréhendé institutionnellement.
Vu les implications à la fois sociales et économiques du secteur informel, quelle attitude devrait-on adopter ?
Il faut dire que dès lors où on adopte une position négative face à l’informel, le problème est d’ores et déjà mal posé. Par contre, une autre thèse considère que le secteur informel est non seulement utile, mais constitue un moyen de sortir des crises, le formel ayant plus tendance à licencier et débaucher qu’à recruter, nouvelles technologies et malaises économiques obligent. La solution n’est pas d’opter pour l’une ou l’autre de ces thèses. La question n’est pas d’y voir un mal à éradiquer, encore moins un bien qui ne ferait que consacrer des pays comme le Maroc dans leurs situations actuelles, mais un secteur qui a son importance dans le tissu économique national et qu’il faut amener vers le formel et intégrer dans le système de la comparabilité et des cotisations sociales. Un effort de soutien, de formation et de motivation est à envisager et entreprendre pour que ce secteur puisse devenir l’anti-chambre du formel en vue de son intégration.
Quelles sont les mesures à entreprendre pour que des phénomènes comme celui de Derb Ghallef soient limités ?
Il y a cela trois voies possibles et complémentaires à la fois. La première serait d’avoir une politique active de soutien, par la formation et l’accompagnement, à la micro et petite entreprises. La deuxième est d’avoir un régime fiscal spécifique et préférentiel d’encouragement de l’intégration de l’informel. La troisième est de mettre en oeuvre une action tout aussi délibérément et résolument active dans le cadre de l’économie sociale, par la création d’un cadre juridique plus souple, quant à la création et l’appui aux coopératives pour aider ces structures à mieux s’organiser, mieux s’approvisionner et mieux vendre. Chose que le cadre juridique actuel, complètement obsolète, ne permet pas. Quant aux activités illégales, les mots d’ordre ne peuvent être que la sanction et la répression, aussi bien contre les trafics de tout genre que contre les entreprises bien portantes et qui se cachent derrière l’informel pour échapper au fisc.

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