Pourquoi les intellectuels se taisent

La fin des idéologies. La fin de l’histoire… Des thèmes qui heureusement avaient coïncidé avec la fin du siècle dernier et espérons-le, le rejoindront sous peu. La thèse de Fukuyama aura ainsi fait long feu. Et nos intellectuels reprendront du travail…
Justement au Maroc, on a eu cette fâcheuse tendance de ne concevoir la production intellectuelle, de la quantifier et jauger sa qualité que sous le prisme de l’autre, à l’aune de ce qui se passe à l’extérieur. Et de ce fait, on a eu recours à une loupe – grossissante – des faits et gestes du microcosme culturel. On n’a pas pu développer des instruments ad hoc à même d’évaluer notre propre production intellectuelle…
Pendant longtemps, les années de plomb, comme on a tendance à appeler les décennies soixante, soixante-dix et début des années quatre-vingt, les luttes sociales atteignaient leur paroxysme, les champs de liberté réduits, on voyait tout texte qui sort de l’ordinaire, sous l’oeil de la révolte. Et tout nous renvoyait à une idéologie, forcément, de refus.
On a été galvanisé par des monuments de la culture mondiale, tels que Jean Paul Sartre, qui a refusé le Prix Nobel de littérature, et son front de refus. Son engagement qui n’engage pas l’ensemble des intellectuels français, mais a forcé le respect de tout le monde. L’engagement des intellectuels français lors de la guerre d’Algérie est une leçon de l’histoire. Et même de géographie.
Julia Cristiva, Philippe Sollers et leur groupe de Tel Quel – de Paris bien sûr- étaient lus et relus, parfois sous le manteau, et avec délectation même lorsque M. Sollers descendait en flammes la notion de l’interactivité entre la théorie et la pratique, véritable axiome léniniste. Mikhail Bakhtine qui a osé sortir des normes soviétiques dans son analyse du roman était révolutionnaire aux yeux de nos intellectuels parce que tout simplement il renvoyait à ce front anti-soviétique et pro-chinois même quand il parvient à faire de Leo Tolstoi un véritable messie…
On a suivi d’ici des intellectuels engagés auprès des mouvements de libération. Regis Debray en tête. Mais dès que ce dernier a changé le fusil d’épaule, nos référents avaient basculé. Dès qu’il a commencé à théoriser son ralliement, par ce qu’il appelle le pouvoir et sa capacité d’intégrer les opposants, on a perdu pour quelque temps le Nord.
La rareté de la production marocaine en matière d’idéologies, de nouveaux discours, faisant de nos intellectuels de véritables autorités, et l’alignement de ces derniers sur l’importation, a fait que les notions de fin d’idéologie, voire fin de l’histoire, ont été saisies chez nous au premier degré.
Avec une tendance très prononcée pour la passivité. Alors que logiquement cette fin annoncée de l’idéologie est par essence une nouvelle idéologie. Ou pour être plus avenant, une nouvelle forme de l’idéologie qui combat l’effort intellectuel au profit de l’exécution.
Dans ce contexte, on a vu naître des formes d’interventionnisme dans le champ de l’intellectuel. On a vu proliférer les médias donneurs de leçons et producteurs d’idées. Pire défenseurs d’hypothétiques projets de société. Dans ce contexte aussi, la loi du fatalisme a pris le dessus. Plus de discours novateurs, plus de discours détaché du factuel politique. Sinon un retrait pur et simple de l’intellectuel du champ de la lutte pour une société meilleure. Avec des idées pouvant galvaniser les esprits et libérer les énergies.
Cette fin annoncée de l’idéologie coïncide chez nous avec ce mouvement massif de ralliement des intellectuels à ce formalisme ambiant, qui exclut de facto tout débat contradictoire.
Ce débat ne signifie pas forcément verser dans la subversion, dans le nihilisme, l’anti-sécuritaire primaire. Mais c’est tout à fait le contraire. Un intellectuel de droite a autant de mérite que celui de la gauche. Encore faut-il que l’un et l’autre produisent des discours conséquents et qu’ils assument leurs dires. C’est participer positivement à faire éclore les meilleures idées pour que justement la société puisse aller de l’avant…

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