Propos délirants

"Le régime marocain a-t-il pu avoir organisé le 11-M ?" C’est sûrement la question que l’on entend le plus en Espagne.La réponse du gouvernement espagnol est autant évidente que négative. Non seulement parce que la diplomatie et les bonnes relations avec le voisin du sud l’exigent, mais parce que, selon l’Exécutif, les investigations judiciaires n’ont pas trouvé, jusqu’à aujourd’hui, des indices qui obligeraient à regarder vers Rabat. Au contraire, d’autres secteurs pensent que le régime marocain, d’une manière ou d’une autre, a quelque chose à voir avec le massacre. Ils croient qu’il n’est pas fortuit que les bombes explosent trois jours avant les élections du 14 mars. Beaucoup d’éléments avalisent cette thèse, entre eux la menace pas du tout voilée de Mohammed VI à Josep Piqué, alors ministre des Affaires étrangères, sur le "terrorisme islamique" qui pourrait frapper l’Espagne. En réalité, les deux thèses peuvent être vraies. Ou presque. D’abord, une évidence : le Maroc, comme État, ne peut pas avoir organisé une tentative de l’ampleur du 11-M. Ses nombreux services secrets sont incapables de réaliser une opération de cette envergure. Selon les experts, ces services d’intelligence n’ont de cela que le nom. Ils sont capables de plus de brutalité que de contre-espionnage. Mais ce que l’on ne peut pas écarter, c’est l’implication des différents éléments de ces services dans une conspiration. La liste des opérations secrètes menées à bien par le Maroc pour démolir des gouvernements étrangers hostiles est longue. Ces opérations ont été pensées par des milieux proches au Roi défunt Hassan II et non pas par des services spécifiques, pour ne pas laisser de traces. Ce qui est plus que sûr est la connaissance préalable, avant le 11-M, par le régime marocain que quelque chose de très grave était tramée contre l’Espagne d’Aznar. Des indices sérieux poussent à le croire. La Communauté marocaine en Espagne est étroitement contrôlée par les bureaux de la Direction générale des Études et de la Documentation (qui dépend de la Défense) installés dans les consulats et dans l’ambassade. La principale mission de ces espions, qui travaillent sous la couverture d’agents consulaires, est de contrôler et de manipuler les responsables de la Communauté marocaine résidant en Espagne. La plupart des informateurs marocains des forces de l’ordre espagnoles le sont également des services marocains. Peu d’entre eux refusent de collaborer quand ils sont sollicités parce qu’ils ont peur des représailles. C’est le cas d’un imam d’une mosquée de Barcelone qui a rejeté la proposition d’occuper le poste de président du Conseil islamique de la Catalogne. Pendant un voyage familial au Maroc, il a été retenu et a été menacé à la frontière par des policiers marocains qui l’ont durement récriminé pour son attitude. À son retour en Espagne, il s’est dépêché d’accepter la direction de ce Conseil, financé par la Generalitat. Des travailleurs immigrants modestes, responsables associatifs et jusqu’à un député régional forment une armée d’informateurs qui transmettent tout genre d’informations sur leurs compatriotes. Il y a aussi une autre armée d’informateurs, plus professionnelle, formée par des correspondants de l’agence officielle marocaine, MAP, qui rédigent deux genres de télétypes pour la centrale de Rabat. Le premier est public et il est diffusé aux abonnés. Le deuxième est réservé et il est destiné aux hautes sphères de l’État : il raconte tout ce qui arrive. Conclusion : si le régime marocain n’est pas impliqué dans la tentative, si quelques milieux n’ont rien à voir avec le massacre, il est évident que Rabat était informé sur ce qui allait se passer. Sinon, à quoi sert toute cette armée d’informateurs qui a déjà fait ses preuves en d’autres occasions.

Ali Lmrabet
El Mundo 12 mars 2005

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