Rachid Benzine répond à Victor Malka : Tristes topiques…

Victor Malka a rédigé un texte, «Les deux faces de Rachid Benzine», publié dans ces colonnes le 2 novembre dernier au sein de la rubrique «Courrier des lecteurs». Il y dénonce des propos qu’il m’attribue, en référence à ma chronique du 19 octobre 2010 intitulée «Ahmadinejad à deux pas d’Israël». Il qualifie cette chronique de «lamentable et misérable» et justifie ce point de vue par plusieurs arguments supposés tirés de mon texte. «Rachid Benzine apporte un appui chaleureux à la politique du président iranien», écrit-il. Ce n’est évidemment pas ce que dit mon texte. Cette chronique n’était pas davantage un «chant à la gloire de M. Ahmadinejad» comme l’avance également Victor Malka. Et je n’ai pas non plus fait du président iranien «la voix» des humiliés. Selon l’auteur du texte, je prétends même que Mahmoud Ahmadinejad «ne tient pas de propos outranciers à l’égard d’Israël». J’ai à plusieurs reprises dénoncé, ici comme ailleurs, le discours hallucinant du président iranien. C’est là encore un détournement manifeste de mes paroles. Pour preuve, le texte tel qu’il a été publié le 19 octobre : «L’homme est beaucoup plus calculateur et raisonneur qu’on ne le pense généralement. Au cours de ce voyage au Liban, on a pu remarquer qu’il n’a pas tenu de propos outranciers contre Israël. Car le président iranien joue la carte d’un Iran sans lequel l’avenir du Proche-Orient ne peut se construire. Il se veut, également, serviteur d’une renaissance de l’influence chiite…». Victor Malka transforme le témoignage des observateurs politiques de ce voyage au Liban et mon analyse. Il les reconstruit en me prêtant une attitude complaisante à l’égard du discours général du président iranien dont on sait la posture antisémite, négationniste et outrancière à l’égard d’Israël. Le sous-entendu ayant pour dessein de donner à penser que si je ne trouve pas ce discours scandaleux, c’est que je le partage…
Le procédé est connu et Victor Malka sait bien que ce qui restera très vite de nos échanges c’est la transformation de mon propos par ses soins et non mon texte d’origine. Il se sert même de ce détournement pour justifier, dans son propre texte, une succession de procès d’intention où je suis condamné à ne voir dans l’ensemble de la presse occidentale qu’une masse «pourrie» et «vendue aux sionistes et aux juifs». J’appellerais même, selon lui, de mes vœux à «un embrasement général» en ne plaçant mon «espoir» qu’en «la force nucléaire de Téhéran». L’auteur du texte peut alors tout se permettre puisque le propre d’un procès d’intention c’est qu’il n’a à se justifier d’aucune réalité… Le pire dans mon texte original, selon Victor Malka, consistant en un «silence assourdissant» que j’observerais sur le négationnisme d’Ahmadinejad. Mais son propre texte ne donne pas davantage de place à des condamnations enflammées de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Je ne lui en fais en aucune façon reproche. Son texte n’en était pas l’objet. Et je ne le soupçonne pas pour autant de compromission avec des positions contraires aux droits de l’Homme. Victor Malka se saisit lui de l’occasion pour affirmer que selon moi «la Shoah n’a jamais existé, il ne s’agit que d’un mythe et d’un complot ourdi par les juifs». Bref, au final ce que je dis est perverti. Ce que je ne dis pas est condamné. Et ouvre même la porte à une série de procès d’intention diffamants. Et pas des moindres.
Si j’avais écrit tout cela ou si j’avais usé du même procédé à son encontre, Victor Malka aurait eu toute légitimité à dénoncer mes propos et à m’affubler du costume du «double-face». Mais je n’ai rien exprimé de tel. Et Victor Malka le sait. Mieux, comme je l’écris plus haut, j’ai à maintes occasions et dans ces colonnes mêmes, dénoncé le discours ahmadinejadien. Cela aussi, Victor Malka le sait.
Victor Malka sait pertinemment que les subjonctifs et les guillemets dont il use parfois dans son texte, en esquisse de doute sur son propre propos, disparaîtront bien vite des esprits et qu’effectivement ils seront nombreux désormais à prendre plaisir à imaginer et à colporter que Rachid Benzine est doté de deux faces et représente, par effet, une bien triste menace. Ainsi, le mal est fait. Il me touche car il est profondément injuste et infamant. Mais la vie ne vaut pas par les moments où l’on vous fait trébucher mais par ceux où l’on se relève et dont on sort grandi en dignité et en sagesse. Je préfèrerais toujours la noblesse du pardon à la violence de la condamnation. La diatribe de Victor Malka à mon égard est sans fondement. Elle mènera pourtant à terme son œuvre destructrice. Car comme l’affirme l’adage, «calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose». Mesurant toute la portée du texte de Victor Malka, je lui réaffirme malgré tout ici mon amitié. Car la cause de l’humain a besoin de fraternité et non d’obscènes et stériles polémiques.
Mais l’esprit a aussi besoin de comprendre. Quelles peuvent donc être les motivations de Victor Malka ? Plusieurs réponses se disputent spontanément ma pensée. Elles ne font honneur ni à l’auteur du texte incriminé ni à la bienveillance que je dois à tout être humain. Je ne veux donc pas y prêter foi et n’en ferais pas état ni ici ni ailleurs. Je préfère rester convaincu que le texte de Victor Malka est le fruit de l’homme éclairé que je crois connaître. Lui comme moi n’échapperons jamais à nos moments d’égarement. La condition humaine est ainsi faite.
Quand au fond de l’affaire, ma chronique avait pour objectif de souligner un événement tout à fait surprenant et certainement majeur qui s’est produit voici quelques semaines : la visite du président iranien aux portes d’Israël et l’accueil triomphal qu’il a reçu de la part de larges couches de la population libanaise. Cet événement ne peut pas être traité par le mépris car il révèle quelque chose de profond de l’état d’esprit des masses arabes qui ne savent plus en qui placer un tant soit peu d’espérance. Il indique aussi que le «croissant chiite», qui va de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad, se renforce. On peut maudire Ahmadinejad, comme on a pu maudire Fidel Castro en d’autres temps, mais on ne peut pas maudire les masses qui l’acclament. Et de même que le soutien dont a bénéficié durant des décennies le «Lider Maximo» disait quelque chose de la souffrance et de la colère des peuples d’Amérique Latine, de même l’audience que parvient à se gagner le président iranien dit quelque chose de la souffrance et du désarroi des peuples du Proche-Orient. Je maintiens donc que s’il y a mille raisons de craindre et de détester Mahmoud Ahmadinejad, et donc de condamner son discours, il n’en reste pas moins que de larges secteurs de la population du monde se retrouvent dans ses propos. Que ces humiliés le reconnaissent comme un porte-voix doit nous interpeller. Le monde est complexe et sa lecture oblige à réinterroger sans cesse nos représentations. C’est en se confrontant à cette réalité que l’on œuvre pour le progrès et pour la paix. Ainsi, si elle n’est pas digne de l’humaniste que je respecte, la démarche de Victor Malka n’en reste pas moins salutaire. Nous ne pouvons certes pas nous libérer facilement de nos présupposés. Son texte, tout comme le mien, en témoignent. Que l’on soit croyant ou non, que ce soit la seule raison humaine ou également le Dieu de notre cœur et de notre compréhension qui nous anime, c’est par l’humilité dans notre recherche, la rigueur et la constance de notre honnêteté intellectuelle que des Victor Malka et des Rachid Benzine pourront continuer à agir, ensemble, pour contribuer, même très modestement, au progrès de notre famille humaine. Car de même que la miséricorde de Dieu est supérieure à sa colère, ce qui rassemble les êtres doit, en toute chose, transcender ce qui les sépare.


(*)  Topique: Ce qui est relatif aux «lieux communs», selon Aristote.
Le mot appartient au langage philosophique.


Le titre «Tristes topiques» est un  clin d’œil au grand livre  de
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss: «Tristes tropiques».

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