Raidissement de l’état dans les affaires de presse

Raidissement de l’état dans les affaires de presse

Dans les affaires de presse, il y a, manifestement, un palier qui vient d’être franchi. Nous sommes, aujourd’hui, face à une vraie confrontation avec l’Etat même si celle-ci ne dit pas son nom. L’affaire «Akhbar Al Youm» en est l’exemple le plus édifiant et le plus regrettable. Aux manquements à la déontologie, ou pis, à la transgression  de la loi, par un certain nombre de journaux, répondent invariablement des procédures policières inutiles, des procès bâclés, des dommages disproportionnés ou carrément des actions irréfléchies en marge de l’Etat de droit comme la fermeture et l’interdiction administrative de fait d’un journal.
L’Etat est énervé. Résultat : cela peut partir dans tous les sens, très vite et faire très mal. La tempérance n’est plus de mise. La vision stratégique s’est brouillée, par la colère notamment. Et la profession a peur. Peur pour ses acquis fragiles, peur pour l’entreprise de presse dont la mise à niveau est contrariée, peur pour un secteur qui voit tous les engagements, matériels et moraux consentis par ses entrepreneurs annihilés par cette dérive. Peur des manœuvres capitalistiques qui visent à gérer, en même temps, les flux de diffusion et les flux de publicité. Et finalement, peur pour un pays qui pense s’imaginer un avenir démocratique en réduisant une presse parfois victime de ses propres démons.
Parlons franchement. Le délit de presse existe dans tous les pays du monde. Il est sanctionné par la loi. Tous les jours que le bon Dieu fait, des tribunaux jugent ces délits sans que cela, comme chez nous, ne donne lieu à un psychodrame permanent. Personne dans la profession ne se croit au-dessus de la loi et tous les patrons de presse se présentent devant les tribunaux.
Mais quand les associations professionnelles réclament l’application scrupuleuse de la loi, le respect de la présomption d’innocence, le respect des droits de la défense, le respect, tout aussi, scrupuleux de la procédure pénale ou des jugements proportionnels équitables prononcés par des juges compétents, encouragent-elles pour autant —  ces organisations professionnelles— la diffamation ou le viol des principes déontologiques ?
Avancer, aujourd’hui, et essayer de faire croire à l’opinion publique que la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) ou le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM) sont contre la loi, pour les délits, et pour l’impunité généralisée, est de mauvaise foi et malhonnête. Cette posture malsaine provient du fait que l’on veuille absolument faire passer des positions de principe de ces organisations pour du corporatisme étriqué. C’est faux. Dire que nous sommes contre les dommages et intérêts  astronomiques qui visent à faire fermer les entreprises de  presse, et non à réparer un préjudice quelconque, ne veut pas dire que nous sommes pour la diffamation. Pour l’insulte ou l’injure publique. Ou la destruction de la vie privée des honnêtes gens .
Le problème de fond, puisque nous sommes dans la franchise, c’est qu’aujourd’hui la question de la presse sert à masquer une crise politique profonde, une panne généralisée d’idées et une usure du modèle. La méthodologie démocratique a créé un syndrome vagal. Il est normal que l’on ne sache pas quoi faire d’une presse quand le projet global lui même sur le plan politique et démocratique, dont elle est l’émanation ou l’expression,  subit des contrecoups ravageurs, des régressions notables et des trous d’air importants. Une presse perdue dans un environnement politique perdu est dans la nature des choses. Qui peut mettre de la cohérence dans l’incohérence? De l’ordre dans l’anarchie ? Qui peut avancer une vision sectorielle dans une absence de vision générale gérée au jour le jour par un gouvernement fragile ?
Rentrons dans les détails pour donner écho aux récentes et multiples interventions de M. Khalid Naciri, ministre de la Communication, sur cette question. Cela fait deux années — fin du gouvernement Jettou —  que la profession (FMEJ, SNPM, etc.) et le ministère de la Communication, après plusieurs années de concertation, se sont mis d’accord sur le Conseil national de la presse (CNP). Où est ce Conseil qui devait permettre l’émergence d’une vraie culture déontologique et éviter désormais à l’Etat d’être constamment en première ligne dans les affaires de presse ? Où est le nouveau Code de la presse sur lequel il y avait un accord avec les professionnels sur 95% des dispositions et qui aurait vu le jour si le gouvernement actuel avait voulu ou pu assumer ses responsabilités ? La question est là et pas ailleurs monsieur le ministre que l’on se parle face-à-face ou droit dans les yeux. Le fait est que votre département et votre gouvernement sont incapables, au jour d’aujourd’hui, de maîtriser la réforme et son agenda. C’est cela la vérité. Et cela se comprend — nous sommes autant victimes que vous de cette situation —  quand on a un Premier ministre, M. Abbas El Fassi, qui voue une haine publique, et intime, à ce secteur et il ne s’en cache pas pour, dit-il, avoir lui-même beaucoup souffert.
Pensez-vous vraiment M.le ministre que semer la division dans le secteur peut masquer cette réalité institutionnelle ? Pensez-vous honnêtement M. le ministre qu’opposer la fraction administrative de la presse partisane à la presse indépendante, ou privée, peut faire progresser les chantiers du secteur ? Pensez-vous vraiment M. le ministre que c’est la bonne  méthode ? Pensez-vous sincèrement M. le ministre que l’escalade judiciaire à l’égard de la presse est utile à quoi que ce soit? Elle produit de faux martyrs. Nous ne voulons pas vous faire l’injustice de croire que vous n’avez pas conscience de cette problématique. Vous êtes un homme de progrès, votre parcours politique atteste de votre engagement militant et patriotique mais vos responsabilités ministérielles ne doivent pas vous couper, par la colère, la cécité ou l’emportement,  de vos partenaires, de ceux qui vous ont accompagné tout le long de ces années et que vous connaissez bien. Vous êtes le dernier à pouvoir user de l’amalgame, de la généralisation ou de la simplification car vous connaissez bien les acteurs de ce secteur et les vrais problèmes auxquels ils sont confrontés.
Maintenant pour revenir à notre sujet principal, il nous faut tous admettre que le climat délétère qui marque le secteur est le produit de ces rendez-vous manqués, d’excès judiciaires, d’absence de culture déontologique, de la faiblesse de la formation des journalistes, de la dureté du marché qui pousse à des impasses éditoriales pour vendre toujours plus. Nous avons conscience que notre profession n’est pas immunisée et qu’elle ne produit pas suffisamment d’autorégulation même pour la défense de ses intérêts bien compris. La culture de la déontologie, des faits, de la rigueur ne se décrète pas. Comme la compétence, le professionnalisme ou la mise à niveau des mentalités. La situation que nous vivons ne peut être changée que par le dialogue, le partenariat sincère et le débat. Et au bout du compte que par la loi. 
Ceux qui privilégient, aujourd’hui, les voies de la répression contre la presse, la tension, l’escalade, le harcèlement assumeront demain la responsabilité de la panne du projet démocratique pourtant vital pour notre pays. Ce sont d’ailleurs les mêmes, les tenants de cette violence institutionnelle injustifiée, qui essaient depuis toujours d’opposer la presse à la monarchie, qui font douter de son patriotisme, de sa loyauté, qui l’associent à des complots étrangers, qui la rangent parmi les ennemis de la nation. Ça suffit !
Pourtant, c’est dans le Maroc de Mohammed VI que la presse est libre comme elle ne l’a jamais été. C’est dans ce Maroc que les marges de liberté d’expression dont nous disposons, n’ont jamais été aussi larges. SM. le Roi Mohammed VI est le garant de ces libertés. Même quand, dans un passé récent, il a été personnellement et  injustement mis en cause par une publication — l’affaire «As-Sahifa», pour rappel — le Roi a choisi la tempérance, le pardon et l’élévation en renvoyant les affaires de presse à leur cadre naturel, c’est-à-dire à un débat entre le gouvernement et les professionnels. C’est cela le message essentiel de cet épisode marquant. Et nous le gardons en mémoire comme une lumière qui va nous aider à sortir de ces ténèbres. Toute la dynamique de la réforme est née de ce geste fondateur. Et tous les projets qui sont dans les cartons, depuis deux ans, sont le produit de cette démarche. Alors sortons-les et avançons. Sa Majesté nous a tracé la route.

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