Salah El Ouadie : « Le devoir accompli »

Salah El Ouadie : « Le devoir accompli »

ALM : Quelle lecture faites-vous, d’abord, de la décision royale de rendre public le texte du rapport final de l’IER ?
Salah El Ouadie : Premièrement, il faut noter que l’attitude royale, dans sa globalité, d’appuyer le travail de l’IER depuis le début du processus a été claire et déterminée. Aujourd’hui, la publication du rapport après seulement quelques jours de sa remise au Souverain dénote de cette même volonté de faire la lumière sur les années de la répression et essentiellement de mettre en œuvre les garanties de non-retour aux violations du passé. Il faut noter également que la publication du rapport, dans l’expérience marocaine de la justice transitionnelle, a été des plus rapides, ce qui relève d’une volonté d’aller de l’avant.

Alors que le mandat de l’IER est arrivé à terme, plusieurs zones d’ombre concernant les violations du passé ne sont toujours pas élucidés. Considérez-vous toutefois que la page est tournée ?
Il faut d’abord dire que la cause de l’établissement de la vérité dans notre pays a connu une avancée considérable depuis la constitution de l’IER. Les chiffres en attestent. L’IER a pu clarifier le sort de 725 victimes, il reste à élucider le sort de 66 cas considérés par l’IER comme étant des victimes de la disparition forcée. Cela englobe les personnes décédées dans les centres de détention comme les personnes appartenant à des groupes armés, sans oublier les personnes ayant été victimes d’une liquidation sans autre forme de procès. Les cas de 325 personnes décédées lors des événements sociaux qu’a connus le Maroc, y compris les victimes de mars 1965, ont été élucidés. Il en va de même pour d’autres cas de personnes décédées au cours des accrochages survenus dans les provinces sahariennes ou décédées après hospitalisation, les cas qui restent à élucider constituent, comme vous devez le constater, un nombre limité. Les recommandations de l’IER à ce propos insistent sur la nécessité de mettre sur pied un mécanisme de suivi afin de faire aboutir les investigations entreprises par l’IER concernant ces cas. Nous pouvons dire que le travail de fond relatif à l’élucidation des cas de disparitions forcées a été accompli, reste à la charge de l’Etat de clarifier les cas restés en suspens, y compris le cas de Mehdi Ben Barka qui est entre les mains de la justice.

Dans votre rapport, vous avez émis une recommandation appelant à mettre fin à l’impunité. Peut-on en finir avec cette impunité, alors que les bourreaux d’hier courent toujours ?
Notre vision de la lutte contre l’impunité est une vision globale touchant à plusieurs niveaux : culturel, institutionnel, législatif, juridique… Nous appelons à une politique intégrée à tous ces niveaux avec toute la rigueur requise afin de mettre définitivement fin aux abus d’autorité. Quant aux bourreaux d’hier, les acquis de cette phase, essentiellement les auditions publiques, la conscience nationale grandissante pour la condamnation sans appel de toutes les formes d’exactions et de torture, la mise en avant, devant toute la société, de la souffrance des victimes,  la mobilisation continue de la société civile à jeter l’opprobre sur ces personnes comme sur les politiques et les conditions qui ont sous-tendu leur action condamnable, l’essentiel est là.

L’indemnisation matérielle des victimes de ces exactions ne reste-t-elle pas une demi-mesure, quand on sait que les préjudices psychologiques sont difficilement réparables ?
L’accès du public à la connaissance dans le détail des souffrances subies a permis aux victimes, dans un élan salutaire, de rendre public ce qui était tabou jusque-là, c’est une thérapie collective, une sorte de catharsis nationale, dans laquelle les victimes ont joué un rôle principal. Ceci dit, sur plus de 9.000 victimes ayant eu droit à une indemnisation, plus d’un millier recevront un appui médical et psychologique. Beaucoup auront également droit à une couverture médicale.
Les programmes de réparation communautaire, qui soit dit en passant, sont une innovation à valeur internationale, donneront la possibilité aux communautés particulièrement touchées par les violations de jouir d’un certain nombre de projets à caractère social et culturel, qui donneront une dimension collective au dépassement du passé.
L’exemple des bâtiments de la caserne de Tazmamart qui seront réaménagés en école et en dispensaire avec la participation active des habitants est un exemple parmi d’autres.

Maintenant que vous avez accompli votre travail au sein de l’IER, avez-vous quelques regrets particuliers ?
J’ai simplement senti l’importance historique de la tâche pour tout le pays et l’importance des résultats à assurer dans un temps optimal… Je crois que, dans ces conditions, je peux dire en mon âme et conscience: mission accomplie. Maintenant, c’est aux Marocaines et aux Marocains d’en juger. J’espère que nous avons été à la hauteur de leurs attentes.

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