Simon Lévy : «L’hôpital Benchimol à Tanger était une fierté pour les juifs marocains»

ALM : Que révèle la destruction de l’hôpital Benchimol ?
Simon Lévy :  Je me pose encore la question de savoir comment et pourquoi on peut détruire un monument historique qui peut attirer un nombre déterminé de touristes qui auraient pu voir le premier hôpital du Maroc construit, et c’était notre fierté, il y a dix ans avant le protectorat. Cela veut dire que déjà à cette époque, les Marocains étaient capables de construire un hôpital moderne. Et cela du point de vue historique et de mon point de vue, voulait dire qu’on n’avait pas besoin du protectorat. Garder ce monument voulait dire garder un peu de fierté nationale en tant que Marocains et aussi en tant que juifs marocains. Même s’il y avait en haut M. Benchimol citoyen français, ce dernier était marocain puisque la moitié des Tangérois de l’époque avait des nationalités étrangères. Cet hôpital avait belle allure et n’était pas menacé de ruine contrairement à ce qu’on propageait.

Cet hôpital n’était pas en activité, que fallait-il faire pour éviter sa destruction?
Il fallait organiser sa visite, le mettre dans le circuit comme le premier hôpital du Maroc. Mais pas le raser sans aucune explication, alors qu’il y avait une énorme campagne contre cette destruction notamment sur le net. Nous, dans la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, fondation reconnue d’utilité publique, voulions l’inscrire parmi notre patrimoine. J’avais adressé déjà en 2006 une lettre aux autres membres de la fondation et puis une deuxième au ministère de la Culture. J’avais engagé une procédure avec le ministère de la Culture pour qu’on s’occupe de ce lieu. La seule réponse que j’ai eue du ministère, c’est qu’on lui fournisse des détails techniques que seule la communauté israélite pouvais fournir.

Qui sont les vrais responsables de cette destruction, sachant que c’est la communauté israélite qui l’a vendu ?
Le gouverneur et le président de la communauté peuvent raconter ce qu’il voudront. Moi, ce que je vois, c’est que ce monument a été rasé la nuit et pas n’importe laquelle : la nuit du vendredi au samedi, celle du shabbat pour que personne ne vienne déranger. Le président de la communauté, pour sa part, a prétexté la vente pour des œuvres sociales. Mais ce n’est pas une raison. Cela est une chose et les œuvres culturelles sont une autre chose.

Comment agit la fondation pour éviter que ceci ne se reproduise plus?
Crier, pleurer. Je le fais. Moi, je me bats tous les jours pour réunir des fonds et sauver des monuments historiques. Je trouve parfois un coup de main de l’administration comme à Fès actuellement pour la synagogue «Al Fassiyne» , mais je ne trouve jamais d’agent. J’ai mis deux ans à ramasser 65 millions de centimes pour racheter la part détenue par une famille musulmane et pour la terminer j’ai dû emprunter. Et puis, il y a le mellah de Fès dont il faudrait également ravaler les façades pour avoir un quartier qui attire au pays et à la ville des touristes. Parce qu’une journée pour un touriste, ça s’organise, si on veut qu’il y ait à Fès un tourisme plus consistant, dépassant une nuitée ou deux, et cela avec tout ce qu’il y à voir à Fès. Et c’est sur ce point que je travaille.

La communauté juive au Maroc est en diminution. Comment est-elle organisée?
Nous avons 20 synagogues à Casablanca et une à deux synagogues dans chaque ville. Il y a des comités religieux qui organisent la charité, etc. Aussi, la semaine dernière, on a reçu une famille qui est revenue d’Israël s’installer ici. Au point où nous en sommes, il s’agit d’une question de volonté politique : maintenir et développer une communauté, ou détruire ses monuments historiques ? Le seul intérêt qu’a eu la destruction de cet hôpital, c’est montrer l’intérêt que porte les juifs marocains du monde entier au patrimoine qu’ils ont laissé derrière eux. Autrement dit, il existe un lien très fort qui n’existe dans aucune autre communauté juive expatriée et son pays d’origine. C’est un modèle que nous avons à l’échelle mondiale et que nous devons protéger. Il faut que cette communauté s’organise, vive et survive. Qu’elle soit petite ou grande, elle est une partie du Maroc, de sa tradition, de sa culture.

Comment évaluez-vous les liens entre la communauté juive et la communauté musulmane ?
Toutes les petites communautés ont tendance à se refermer sur elles-mêmes. Il faut s’ouvrir, créer des occasions et une des occasions justement, c’est la culture. Notre musée du patrimoine culturel judéo-marocain est une occasion où les musulmans et les juifs peuvent se rencontrer grâce à notre fondation, il y a dans toutes les villes du Maroc des hauts lieux juifs qu’il faut visiter. Il faut qu’on en parle dans les écoles et qu’on dise que les juifs sont des marocains. Et grâce à Dieu, aujourd’hui j’ai dans le musée, des visites organisées par les écoles, les universités et les lycées. Récemment j’avais reçu un groupe de 80 étudiants de la Faculté des lettres de Ben Msik, ils posaient des questions et apprenaient un aspect inconnu de leur propre pays.

Les célébrations des saints juifs au Maroc constituent-elles un autre lien des juifs avec le Maroc ?
Ces célébrations, elles sont marocaines. Il n’y a pas des saint juifs aux État-Unis, en France. Ils sont 630 saints au Maroc et on n’en célèbre qu’une trentaine. Pour les 600 autres, il y a de temps à autre des particuliers qui viennent spécialement les visiter du fin fond du monde. Et cela est profondément marocain, ce n’est pas juif : Un juif russe ne revient jamais en Russie ? Un juif marocain, c’est différent, c’est le produit de notre histoire, de notre société. Et c’est tellement proche des musulmans qu’il faut se poser la question de «Est-ce que le judaïsme marocain est plus marocain que juif ou plus juif que marocain?»


Benchimol,  un hôpital fondé en 1904

L’hôpital Benchimol de Tanger a été rasé par les autorités durant la nuit du vendredi 2 au samedi 3 avril. Simon Lévy, secrétaire général de la fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, avait adressé à M. Touri, secrétaire général du ministère de la Culture une lettre datant du 1 er juin 2006 et demandant «le classement de ce vénérable bâtiment parmi les monuments historiques du Maroc». «Notre fondation s’y intéresse. Nous l’avons filmé. Nous voudrions le sauver, comme témoin original d’un aspect peu connu de Tanger, ville où apparurent, dès 1912, diverses «innovations» annonciatrices d’un nouveau siècle, telles que journaux, électricité, télégraphie et où se développa la médecine moderne», lit-on dans cette lettre adressée par Simon Lévy au ministère de la Culture. Cet hôpital a été fondé par Hayyim Benchimol, qui fut interprète à la légion de France, banquier et président de la communauté juive de Tanger durant 10 ans. L’hôpital a servi la population sans distinction de religion ou de nationalité, durant de longues années, avant de servir de home de personnes âgées et finalement d’être fermé il y a huit ans. Selon M. Levy, la fondation a pu le filmer en 1997 lorsqu’il était encore actif.

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