Skhirat : Les oubliés de l’histoire

Les familles des victimes des événements de Skhirat frappent opiniâtrement à toutes les portes. Sans qu’aucune d’entre elles ne s’ouvre à leur passage. Elles multiplient les communiqués, citent l’exemple de destins tragiques sans réussir à changer le cours de leur histoire. Une bien triste histoire qui a commencé un jour ensoleillé, le10 juillet 1971. Leurs parents et époux avaient mis leurs plus beaux costumes ce jour-là. Solange Masselis, la dame célèbre des corridas à Casablanca, s’en souvient encore. Elle était avec son mari dans les cuisines du palais de Skhirat pour préparer des paellas. Alertés par des bruits inhabituels, ils sont « sortis sur une grande terrasse qui donne sur la mer », comme l’a écrit Solange Masselis dans un témoignage adressé à ALM. «J’ai commencé à entendre les balles. Je me disais mais c’est fou, on fait un feu d’artifice en plein midi comme ça. Personne ne pensait que c’était une attaque armée. On rentre à la cuisine, et les soldats sont venus nous sortir… et là a commencé la tuerie». Le mari de Solange Masselis y a laissé la vie avec beaucoup d’autres civils qui avaient mis leurs plus beaux costumes ce jour-là. Le docteur Henri Dubois Roquebert, chirurgien de Mohammed V et Omar Ghannam, directeur du Centre cinématographique marocain, figuraient parmi les victimes du putsch manqué de Skhirat.
Longtemps cantonnés dans l’isolement, les enfants et veuves des victimes du putsch de Skhirat se sont constitués en association en septembre 2000.
L’AFVES compte une centaine de familles. Elle s’est assignée comme objectif de sortir de l’oubli les familles et de leur obtenir des indemnisations. «Nous nous sommes adressés aux instances suprêmes de l’Etat, et nous attendons toujours », explique Saâd Ghannam, président de l’AFVES. Le désarroi de ces familles est d’autant grand que ceux qui ont tué leurs parents ont le beau rôle dans l’Histoire. Les membres de l’AFVES sont amers quand ils évoquent les instances des droits de l’Homme qui indemnisent les victimes des années dites de plomb. Nombre de ces victimes de la disparition forcée, de la détention ou de l’exil sont les “bourreaux“ de leurs parents et maris. Il existe d’ailleurs des cas de confrontation directe entre les deux parties.
Le cas le plus tragique est sans doute celui de la famille Asli et de Mohamed Raïss. Ce dernier a publié, il y a quatre ans, des mémoires où il a décrit avec des détails précis la mort du capitaine Asli. Son fils aîné, Abdejllil Asli, a lu ces mémoires. «Mon père est mort deux fois. Une première fois à Skhirat et une seconde fois dans les pages de son assassin», déclare Abdejllil Asli à ALM. Il ajoute que sa famille a ressenti de «l’humiliation» à la lecture des pages de Mohamed Raïss. «La personne qui a tué mon père est fière de son acte. C’est un héros ! Alors que nous nous sentons acculés à nous terrer, à avoir honte. On nous pousse à revêtir le mauvais rôle dans l’Histoire».
Abdejllil Asli est employé dans une société de boissons gazeuses. Il subvient aux besoins de ses trois soeurs, toutes au chômage. Il explique que ses soeurs vivent dans une baraque à Salé dont le toit suinte les jours de pluie. La situation de cette famille est d’autant dramatique que les enfants du capitaine Asli n’ont pas touché la pension versée aux veuves des victimes du putsch raté. Leur mère est morte onze mois avant les événements de Skhirat. Saâd Ghannam est déterminé à leur obtenir leur « droit inéluctable et inaliénable à l’indemnisation». Il dit attendre beaucoup de l’instance Equité et Réconciliation et de Diwan Al Madhalim. Il explique que la première instance les concerne, parce que la situation des victimes du putsch manqué de Skhirat relève des droits de l’Homme. Il ajoute que dans la mesure où Diwan al Madhalim «répare les préjudices que fait subir l’Etat à un citoyen, nous considérons que l’Etat nous a porté un préjudice en nous laissant dans l’oubli».
Certes, l’Etat a indemnisé les familles après l’attentat manqué de Skhirat. Les sommes perçues sont de l’ordre de 180.000 DH pour les généraux et vont décroissant jusqu’à atteindre 30.000 DH pour les familles des personnes qui travaillaient dans les cuisines. Mais ces sommes demeurent en deçà de la valeur réelle du préjudice subi. Quant aux pensions versées aux familles, elles ne dépassent pas 2500 DH pour les veuves des très hauts gradés et sont de l’ordre de 600 DH pour les autres. Des pensions chétives qui ne permettent pas de vivre dans des conditions décentes.

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