Soumaya Nouaman Guessous : «Deux choses font un bel homme : sa poche et sa braguette»

Soumaya Nouaman Guessous : «Deux choses font un bel homme : sa poche et sa braguette»

ALM : La perception de la beauté masculine a-t-elle évolué ?
Soumaya Nouaman Guessous : La beauté masculine a toujours existé, mais il fallait relier cette dimension esthétique à la notion de virilité, pour conserver la domination de l’homme. Ce dernier devait être viril, fort, brutal «hrech», les signes de virilité font partie du pouvoir. Dès qu’un homme s’intéressait à son physique, quand il se regarde trop dans le miroir, on le compare à une femme, on dit qu’il est un homo. Aussi une main soignée d’un homme est signe de féminité et d’homosexualité. Ce qui n’a pas empêché l’homme marocain de se vouer à sa beauté, notamment à travers le costume, l’apparat, le culte du cheval, la «tbourida» représentait l’apogée du culte de la beauté. Les hommes mettaient aussi du «khoul», mais plus contre le mauvais œil ou pour se protéger les yeux.
On était loin du culte du corps assumé. Aujourd’hui cela a changé. Par ailleurs, l’Islam parle aussi de la beauté à travers l’histoire du Prophète Youssef dont la beauté émerveillait et séduisait beaucoup de femmes.

Dans quelle mesure peut-on parler d’un bel homme aujourd’hui ?
Aujourd’hui, les campagnes de marketing ont fait admettre à l’homme sa dimension esthétique. L’homme s’intéresse de plus en plus à son corps, cela commence par l’hygiène, la santé, le sport, ça va jusqu’au salon d’esthétique, l’épilation, notamment l’épilation des parties intimes du corps où le poil était symbole de virilité : les aisselles, et même les parties génitales. On peut aussi évoquer les coupes de cheveux. Avant, les hommes se rasaient le crâne, les garçons laissaient pousser à l’arrière de leur crâne rasé un «garne», une touffe qu’ils abandonnaient à l’âge de la puberté.
Est venue ensuite la mode du «frizi» : se laisser pousser les cheveux 1cm, et qui constituait à ses débuts une sorte de révolte contre la tradition. On arrive aujourd’hui à toutes sortes de coupes, le gel… qui indiquent que les canons de la beauté ont changé et que les hommes vouent de plus en plus un culte à leur esthétique.

Quels sont les critères de la beauté masculine pour la femme marocaine moderne ?
Les femmes veulent des hommes qui s’occupent de leur corps. Elles regardent les mains, les ongles doivent être soignés. C’est révélateur de l’hygiène. Elles regardent aussi les dents, les chaussures …des signes que les femmes décodent pour savoir si l’homme fait des efforts pour séduire, parce qu’aujourd’hui la femme revendique la séduction mutuelle. Un homme présentable, c’est un homme en harmonie avec son propre corps, un homme équilibré sur le plan psychoaffectif capable d’aimer et de vivre en harmonie avec sa femme.

Les canons de la beauté ( chez l’homme) sont-ils les mêmes partout, dans divers contextes socioculturels ?
Avant l’aspect de l’homme révélait son appartenance à une tribu, le look était un signe identitaire. Avec l’universalisation des looks par les médias et l’industrie de la mode, on ne peut plus parler de signe identitaire. Il y a le look des jeunes et des moins jeunes. Le look des diplômés en costume cravate et le look du manœuvres, en habit débraillé. Dans les cérémonies où les hommes se mettent en valeur, on a le choix entre le costume cravate, ou l’habit traditionnel (djellaba, seroual, …) qui est devenu pour les jeunes une tenue exotique. A travers le monde, c’est devenu le même look surtout chez la jeunesse. Par différents signes de beauté extérieurs, celle-ci cherche à s’identifier à un groupe donné, ou à se révolter , se démarquer, provoquer…

Pourquoi l’évocation de la beauté physique est plus acceptée quand il est question de la femme ?
L’homme a toujours eu le droit de choisir sa partenaire, c’est lui qui détient ce pouvoir. C’était aux femmes de se faire belles pour attirer le regard. Une fois mariée, l’épouse devait cultiver sa beauté pour que l’homme ne cherche pas ailleurs. La femme est là pour répondre au désir d’un homme viril qui cultive son aspect pour dégager sa masculinité, inspirer la crainte. Il doit avoir un physique hostile et robuste , il doit être poilu sinon il est dénigré. Malheur à l’imberbe, au frêle, à celui qui a la voix fine, celui qui porte des couleurs claires. Mais aujourd’hui les hommes portent des couleurs claires sans complexe.

Peut-on dire que l’homme marocain assume de plus en plus le fait de s’occuper de son aspect physique ?
Les salons d’esthétique sont de plus en plus fréquentés par les hommes. Les salles de sport ont de plus en plus la cote, y compris dans les quartiers populaires. Même au niveau rural, les vêtements qui se vendent dans les souks sont les mêmes que portent les gens dans la ville, la mode, les coupes modernes, jean, des anoraks, des chaussures fantaisistes. S’occuper de son aspect physique permet désormais d’appartenir à une ère moderne, la communauté des jeunes. Et quand vous avez un look démodé ou déphasé, vous êtes exclu. D’où l’obligation d’étaler la richesse, une richesse réelle ou simulée.

Quel lien y a-t-il entre beauté et argent ?
De nos jours deux choses font un bel homme, crûment, on dirait «sa poche et sa braguette». Même sans cette dernière, un homme reste beau. Hélas, aujourd’hui pour être accepté, il vaut mieux avoir de l’argent et être beau. Et le laideron des hommes deviendrait le plus beau dans la dernière Mercedes. Le succès n’est pas si garanti si l’on est beau mais sans moyens. Et puis l’argent embellit les personnes. L’argent donne les moyens de s’offrir la beauté, les soins et les habits. Malheureusement, l’intelligence entre peu en compte ici.

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