Terrorisme : La folle semaine

Terrorisme : La folle semaine

Lundi 18 février. L’annonce du démantèlement du réseau terroriste désormais connu sous le nom de «Belliraj» a fait, sans jeu de mots douteux, l’effet d’une bombe. Depuis un certain 16 mai 2003 le Maroc se sait ciblé, mais la découverte de ce réseau semi-dormant depuis seize ans ne suscite dans un premier temps qu’une cascade d’interrogations et d’exclamations. Contrairement à mai 2003 et mars 2007, marqués par des actes terroristes «conventionnels» perpétrés par des hommes ceinturés de leurs explosifs, l’organisation dénichée par les services de sécurité offre plutôt l’image d’une machine à tuer froide avec la panoplie militaire des exécuteurs. Des armes de poing et de hanche destinées à attenter à la vie des gens sans «l’élégance» kamikaze de payer de sa personne. Le choix des armes, éclectique, ne fait pas dans le sentiment idéologique: des pistolets mitrailleurs UZI, une version israélienne des SA 23 et SA 25 tchèques, des Kalachnikov qui ont équipé les armées du défunt pacte de Varsovie et fait le bonheur de toutes les guérillas du monde et, enfin, des scorpios de fabrication américaine. Sans état d’âme ! C’est ce trait de caractère qui marque une organisation sournoise tapie dans le tissu social et bien intégrée dans la vie politique, économique et culturelle de la société qu’elle cherche à saper.

Plus que la nature de l’armement découvert, c’est ce dernier aspect qui déconcerte. Sur les trente premières arrestations, seuls quatre noms vont retenir l’attention de l’opinion publique. Mustapha Moâtassim, secrétaire général d’Al Badil Al Hadari (Alternative civilisationnelle), son adjoint Amine Ragala, Mohamed Marouani, secrétaire général d’un parti non autorisé, Alharaka mine Ajl Aloumma (Mouvement pour la Nation) et Abdelhafid Sriti, correspondant de la chaîne Al Manar du Hizbollah libanais. La présence de celui-ci sur la liste des inculpés fait courir le bruit, qui sera vite démenti, sur une implication du Hizboallah et de l’Iran. Ses trois autres co-détenus posent problème à plus d’un. Si on leur connaissait un passé d’activistes prônant la violence, on les croyait revenus depuis longtemps à de meilleurs sentiments. Passant pour des personnes qui ont réussi leur repentance, on les disait même des islamistes de gauche. Ouverts et tolérants, les repentis avaient développé un discours politique pacifiste, gagné en respectabilité et en estime et pour certains d’entre eux participaient aux manifestations contre le terrorisme. Faudrait-il pour autant mettre en doute la version des autorités marocaines qui, le moment venu, seraient de toute manière appelées à administrer la preuve de leurs accusations ? Le bon sens dicterait la prudence, c’est pourtant à un carnaval de scepticisme que vont assister les Marocains. Une partie de la presse fait la moue. Le Journal-Hebdo, comme à son habitude, pousse le bouchon un peu plus loin. Sous forme «innocemment» interrogative, il suggère la possibilité d’une «machination d’Etat.»

Toutefois c’est la presse du PJD et de son pendant le Mouvement de l’Unicité et Réforme, qui mettent le feu aux poudres. Ils mettront bien de l’eau dans leur vin après la conférence de presse de Chakib Benmoussa, ministre de l’Intérieur, mais ils commencent par hurler à l’invraisemblance des accusations. Les autorités ne seraient-elles pas en train de confondre le présent avec le passé ? L’arrestation des frères d’Al Badil Al Hadari, la dissolution de ce parti, ne cacheraient-elles pas un durcissement du pouvoir ? D’une certaine manière ils se sentent visés. Après tout, bien des inculpés sont des compagnons de route avec lesquels ils ont partagé au sein de la Chabiba Islamia  ou Alikhtiar alislami (l’option islamiste) les rêves islamo-révolutionnaires. Est-ce d’ailleurs un hasard s’il y a parmi les mis en cause des responsables à des échelons intermédiaires du parti de Saâd Eddine El Othmani ? Plus tard, dans une chronique d’Attajdid (22-24 février), le directeur du journal, Mustapha El Khalfi, mettra un bémol à la critique et se voudra rassuré par les propos du ministre de l’Intérieur sur le sort de l’avenir politique des islamistes au Maroc. En même temps disparaîtront de leur presse les guillemets qui escortaient, pour y mettre une réserve, l’expression réseau terroriste.   

Mais pour l’instant, ces craintes, le PJD et le MUR ne sont pas seuls à les avoir ou à les exprimer. D’autres, à titre personnel ou collectif, en aparté ou en public, craignent que l’on soit en présence du prélude à un coup de frein au processus démocratique. La dissolution d’Al Badil, hâtive aux yeux de beaucoup, n’arrange pas les choses. Elle contribue même à les brouiller. Cependant, les autorités plaident la bonne foi. La bonne foi lorsque dans un contexte de débat sur la meilleure façon de gérer l’islam politique ils ont autorisé des personnes au passé chargé à se constituer en parti ; la bonne foi encore lorsqu’une menace sur la sécurité se confirmint, elles ont ordonné la dissolution d’Al Badil. Pour Mohay Eddine Amzazi, wali directeur général des Affaires intérieures au ministère, la dissolution n’est jamais qu’un «acte juridique», une sorte de mesure conservatoire qui permet de geler les fonds et les biens du parti aussi bien qu’elle aide à étouffer la menace. Tout le monde ne partage pas forcément ce point de vue, mais en démocratie, s’il est toujours difficile et mal vu de procéder ainsi, il peut aussi s’avérer nécessaire de sévir fut-ce au prix de l’impopularité. Dans la démocratie espagnole si enviée de ce côté de la Méditerranée, le gouvernement n’a pas hésité à interdire en 2003 le Batasuna en raison de ses relations avec l’ETA basque. Parce que, en définitive, un parti n’est pas une coquille vide ni une abstraction suspendue dans l’air, mais bel et bien un appareil habité et utilisé aux fins auxquels le destinent ses responsables. De toute façon, la justice, même si elle souffre de la suspicion, demeure là pour départager le gouvernement et ses adversaires. Ce serait même un exercice sain et bon à prendre sur la voie de la construction de l’Etat de droit.

Naturellement, tout ceci ne répond pas à une question de fond : Mustapha Moâtassim et ses amis sont-ils coupables de ce dont on les accuse ? Pour les autorités ils le sont présumés. Le ministre de l’Intérieur désigne certains comme des commanditaires d’actes d’assassinat. Pour leurs avocats ils sont présumés innocents en application du sacro-saint principe de la présomption d’innocence. Il appartiendra à la justice d’établir les faits et de dire son mot. Mais s’ils sont ce qu’affirment les autorités, s’ils ont réussi à berner leur monde sur une aussi longue durée et de cette manière, il faudra alors leur rendre justice avant que la grande dame à la balance et au glaive ne dise la sienne : Ce sont des virtuoses de la clandestinité. Est-ce pour autant extraordinaire ? Certainement pas. L’entrisme est aussi vieux que le monde. Comme le rire, la dissimulation est le propre de l’Homme, l’hypocrisie, dans la vie sociale, en est une forme. Tous ceux qui ont approché de près ou de loin l’action clandestine savent que celle-ci repose sur le concept de la double vie, faire ce que l’on ne doit pas paraître, paraître ce que l’on ne fait pas. Elle nécessite sans doute une grande maîtrise de soi, beaucoup de vigilance et une forte capacité à vivre en dédoublement conscient de la personnalité. Activistes politiques clandestins et agents des services se livrent en permanence à cet art où à l’entrisme des premiers répond l’infiltration des autres. C’est la loi du genre.

La difficulté majeure pour l’Etat  dans ce rayon vient de la nécessité d’une gestion habile et souple de l’Islam politique et du devoir de  vigilance à l’égard de tout ce qui peut représenter une menace. Aujourd’hui, un terroriste en puissance peut se dissimuler partout ; dans une association ou une fondation, derrière un bar ou dans un cabaret, au sein d’un syndicat ou d’un parti fut-il de gauche à tendance athéiste. La présence parmi les inculpés du réseau «Belliraj» d’un militant du PSU peut s’expliquer aussi bien par ce fait que par la propension de certains gauchistes à basculer dans l’islamisme ou à contracter avec lui des alliances douteuses pour prendre sur un régime qui les a tenus en échec une revanche par procuration. Les forces politiques légales à l’image du PJD, ou tolérées à l’instar d’Al Adl wa Al  Ihssane sont pour leur part des espaces de rêve pour les activistes de tous genres : les clandestins qui peuvent y trouver une cachette idéale dans l’attente du passage à l’acte, et les sergents recruteurs qui fréquentent ces sanctuaires de ferveur religieuse et de militantisme ardant pour y repérer les éléments prompts à verser dans l’extrémisme violent. Pour les services de sécurité, leur surveillance est une mission compliquée et complexe qui peut tourner sans préavis à la paranoïa sécuritaire de voir des suspects partout. Le risque est réel. Pour l’instant, malgré ce tout ce que l’on dit, ils réussissent parfaitement à contourner le piège.

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