Tuquoi : La plume de caniveau

Tuquoi : La plume de caniveau

Je viens de prendre connaissance avec étonnement et consternation d’un passage de votre livre intitulé « France-Maroc : une histoire de famille » dans lequel vous faites référence à notre entretien et qui me conduit à m’interroger sur votre professionnalisme et plus encore sur votre bonne foi.
A votre demande, je vous ai accordé un rendez-vous pour évoquer informellement un dossier important dont j’ai eu à traiter pendant quelques années à New York, celui du Sahara occidental. Il s’agissait de vous en faire saisir les aspects de fond avec le recul et la mise en perspective voulus. A la lecture du raccourci que vous en faites dans votre ouvrage, je constate que cette discussion n’était qu’un prétexte au service d’un autre objectif prédéterminé. Sachez que je regrette vivement m’être prêté à cette regrettable pantalonnade lorsque je vois l’utilisation et la manipulation que vous avez faites de cet échange.
D’une rencontre longue et argumentée, je ne retrouve au bout du compte qu’une anecdote déformée, détournée de son sens et agrémentée d’insinuations malveillantes à l’égard de deux personnalités incontestables dont vous paraissez mettre en cause la responsabilité sans le moindre fondement. Cette attitude est de ce point de vue inqualifiable et votre propos inacceptable.
Le minimum de rigueur professionnelle aurait dû vous conduire à me faire préalablement état de vos intentions réelles et à me faire apprécier l’interprétation que vous alliez faire du contenu d’une très longue conversation à bâtons rompus. Mais à constater que vous n’avez pas même fait l’effort de savoir qui était votre interlocuteur, il était vraisemblablement difficile d’en attendre plus de vous. Je pensais que l’estampille «Le Monde» était gage de sérieux, mais il vaut toujours mieux vérifier avant ce que j’ai eu l’erreur de ne pas faire.
En guise d’introduction, je me permets tout d’abord de vous indiquer que mon nom ne s’ortographie pas Millet, mais Miyet (il suffit de se référer au moindre annuaire ou de lire les journaux), ensuite que je n’exerçais pas les fonctions de « Conseiller diplomatique » de Mr Kofi Annan, mais celles de simple « Secrétaire général adjoint des Nations Unies chargé des opérations de maintien de la paix », enfin que je n’ai jamais exercé le moindre rôle à l’Élysée à quelque époque que ce soit. Comme vous le voyez, une immédiate rigueur dès l’abord de nature à fragiliser une suite tout aussi bâclée.
Je m’élève totalement en faux contre l’idée que les Marocains n’auraient eue pour seule stratégie que de chercher à « acheter les gens », la démonstration que vous tentez de faire en étant au demeurant pour le moins grotesque. Pouvez-vous un seul instant imaginer que quiconque puisse penser « acheter » l’un des plus hauts responsables de l’ONU avec quelques flacons de parfum placés dans une chambre d’hôtel ? Le ridicule de cette présentation sauterait aux yeux de toute personne sensée, mais ne s’agissait-il pas là d’étayer un procès fallacieux ou de tenter de mettre en cause – pour je ne sais quelle raison, ni à quel titre – l’honorabilité de deux amis que je respecte profondément et dont la rectitude professionnelle tout comme l’intégrité personnelle sont exemplaires.
A New York, comme sur le terrain, j’ai constamment eu des relations suivies, franches et cordiales avec les représentants des parties, même si des tensions naturelles furent parfois au rendez-vous. Je voudrais rendre hommage à l’ambassadeur Ahmed Snoussi, Représentant permanent du Royaume du Maroc à l’époque, pour qui j’ai estime et amitié. Nos négociations ont à l’occasion été animées mais elles ont toujours été empreintes de respect mutuel. De la même manière, les contacts que j’ai eus au Maroc avec Sa Majesté le Roi Hassan II ou avec ses ministres ont été francs, directs et utiles. Si tout comme l’ont fait les représentants du Front Polisario, les autorités marocaines ont cherché avec constance à nous convaincre du bien-fondé de leur cause et ainsi défendre au mieux leurs intérêts, à aucun moment je n’ai eu à subir la moindre pression politique ou tentative de «corruption» sur ma personne, ce qui a donc dispensé ces dernières à avoir à renoncer à s’y essayer.
Epiloguant de manière hasardeuse, vous cherchez ensuite à mettre en cause l’une de mes anciennes collaboratrices d’une manière tout aussi inadmissible qu’injustifiée. J’affirme de la façon la plus solennelle que tous les fonctionnaires avec lesquels j’ai travaillé au siège des Nations Unies à New York ont été irréprochables. La compétence reconnue de la collaboratrice (de nationalité française mais n’ayant jamais eu de lien avec l’administration de notre pays) mentionnée dans votre livre, son intégrité professionnelle et sa connaissance approfondie du dossier et des positions des parties (point que je peux confirmer) ont été de véritables atouts pour l’institution. Comment interpréter votre négligence à m’interroger à cet égard alors que vous saviez que j’avais la responsabilité de ce dossier à New York entre début 1997 et fin 2000, et que je supervisais tous les acteurs impliqués? Sans doute n’auriez-vous pas avancé à la légère de telles affirmations dont le seul but me paraît hélas si évident. N’ayant jamais mis les pieds à l’ONU et ne m’ayant jamais interrogé sur le dossier durant tout le temps de ma présence au Siège, ni d’ailleurs sur le fonctionnement du système onusien récemment, comment pourriez-vous savoir comment les dossiers y sont traités. Si tel avait été le cas, vous auriez su que le moindre projet de rapport est examiné à divers niveaux et de façon collégiale avant d’être soumis au Conseil de sécurité, ce qui interdit toute manipulation si tant est que d’aucuns se laisseraient tenter. Vous auriez également su que tous ces projets sont préparés sur place à Laâyoune par le chef de la MINURSO (américain de mon temps), puis revus à New York par plusieurs personnes dont moi-même, soumis ensuite à M. James Baker, ancien Secrétaire d’Etat américain et Représentant spécial pour le Sahara occidental, avant d’être enfin entérinés par le Secrétaire général en personne. Imaginer là encore qu’il ait pu y avoir manipulation par un fonctionnaire du Secrétariat est pathétique car tellement éloigné de la réalité et de la vérité.
Au terme de la lecture de ce qui m’apparaît être un brouillon où le parti-pris l’emporte sur la réalité des faits, je tiens à vous dire combien je suis attristé par l’absence de rigueur, l’interprétation fallacieuse et l’intention malveillante qui ressort du passage relatif à notre entretien. Jamais je n’aurais imaginé qu’une longue discussion sur un sujet de fond avec un journaliste d’un quotidien comme «Le Monde» puisse se résumer à cette prose navrante infligée aux lecteurs.

Bernard Miyet

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