Une année blanche pour un mardi noir

Un an après le 11 septembre 2001, dans le sillage du démantèlement d’une cellule dormante d’Al Qaïda au Maroc et la neutralisation, cet été, des éléments criminels des islamistes extrémistes et violents de la Salafia Jihadia, les Marocains ont découvert, après avoir mis en avant, avec beaucoup de naïveté et pendant des années, une certaine exception nationale, la réalité de la violence intégriste et terroriste chez nous.
Aujourd’hui, les choses sont plus claires. Face à la mondialisation réelle et spectaculaire du terrorisme intégriste, personne de sérieux ne peut désormais présenter le Maroc comme un sanctuaire protégé parce qu’il serait immunisé contre ce type de dérive par une sociologie exceptionnelle, un socle de valeurs rares ou une baraka divine omniprésente. La doctrine nationale qui a prévalu pendant des années est devenue caduque. Les Marocains intégristes ont une propension à la violence naturelle au même titre que les autres.
L’absence de vide religieux dans notre pays, même si c’est une réalité, n’est pas en elle-même un frein, compte tenu de connexions internationales avérées, contre l’émergence et le développement d’une mouvance intégriste radicale susceptible de passer à l’action à tout moment selon la volonté de donneurs d’ordre étrangers. La fonction institutionnelle d’Amir Al Mouminine et la beyaâ qu’elle implique, fondée sur un Islam sunnite de rite malékite, censée nous protéger contre toutes les dérives doctrinaires est elle-même, aujourd’hui, remise en question par certains oulémas iconoclastes, des apprentis sorciers wahabisants ou de supposés prétendants au pouvoir aveuglés par leur ambition personnelle qui fait peu de cas non seulement de la légitimité mais également de la légalité.
L’on constate bien que cette doctrine nationale en matière d’intégrisme ne tient plus. D’autant plus que notre environnement social s’est gravement altéré ces vingt dernières années. Une croissance en panne. Un développement du chômage sans précédent. Une crise de logement endémique. Une rurbanisation de l’espace urbain qui installe dans les villes et dans leur périphérie de larges espaces d’habitat insalubre laissés à la gestion discrétionnaire soit de la pègre, soit de réseaux intégristes à caractère criminel et mafieux, soit des deux à la fois devant une autorité absente, sans moyens, démoralisée ou complice. Ces faits-là, aujourd’hui, sont établis. Et ceux qui s’accrochent encore à une exception marocaine pour ne pas effaroucher les citoyens, ne pas gêner les plus hautes autorités de l’État, ou ne pas donner une image négative du Maroc fuient en fait leurs responsabilités et empêchent la société civile et la classe politique d’assumer les leurs.
La seule voie pour combattre les dérives intégristes extrémistes est l’application du droit par la restauration exemplaire, partout et à tout moment, de l’autorité de l’État qui, elle-même, s’appuie sur une opinion publique informée, mobilisée et sûre justement du fait que la démocratie ne peut être confisquée notamment par la violence et la sédition des non-démocrates, quels qu’ils soient. Or, la célébration, souvent légère, de la fameuse exception marocaine a permis le développement au sein même de l’Islam officiel d’une espèce de «mutation génétique» qui a abouti à une revendication, à peine voilée, si l’on peut dire, d’une cogestion du pouvoir temporel par une nouvelle nomenklatura d’oulémas qui se sont autonomisés dans l’ombre du ministère des Habbous.
Ce dernier, à cause de la longévité exceptionnelle et de la personnalité finalement assez controversée du titulaire de son portefeuille, prête le flanc aujourd’hui à de nombreuses critiques.
Moulay Abdelkébir Alaoui M’Daghri, ministre du culte, dont on ignore l’ampleur de l’influence wahabite qu’il subit, aux choix doctrinaires en rupture avec la tradition marocaine, continue, dans une sorte de cécité dangereuse, à minimiser le fait intégriste au Maroc et à banaliser ses aspects les plus violents ou criminels, donnant l’impression, fausse par ailleurs, qu’il dispose de moyens pour surfer sur cette vague sans préjudice des dégâts que cela peut occasionner au pays. Et cela au moment même où, selon des déclarations officielles du ministère de l’Intérieur 50 % des mosquées échappent au contrôle du ministère des Habous.
À partir du moment où «Imarat Al Mouminine» est concurrencée sur son propre terrain spirituel, celui qui fonde sa légitimité par le responsable d’un département ministériel – aux attributions qui auraient dû toujours rester fonctionnelles – parce qu’il semble au mieux subir l’influence grandissante d’oulémas en rupture de ban formant le projet de prendre un ascendant définitif et total sur la société, l’équilibre des pouvoirs dans notre pays s’en trouve passablement modifié.
Ce constat, un de plus, conforte, si cela est encore nécessaire, l’idée que la fameuse exception marocaine a vécu alors qu’une nouvelle doctrine nationale en la matière n’a pas encore vu le jour. Le chantier est ouvert, mais le préalable incontournable est que la majorité des Marocains qui subit en silence, et parfois dans la peur, l’hégémonie d’une minorité renverse le rapport de forces. Et cela, c’est le rôle que l’État, avec la société, devra assumer dans une vision claire de notre avenir qui redéfinisse les périmètres d’exercice d’une foi et d’une spiritualité qui ne soient pas en contradiction avec nos valeurs essentielles.

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