Une fille volée, une vie gâchée

Les souvenirs remontent, douloureux. Les larmes, chaudes, affluent aux yeux. Les mots ont du mal à sortir. Juste des balbutiements. La voix est étranglée par l’émotion. L’histoire de Samira N. est celle d’une femme abusée, trahie. Malheureuse aussi.
Cela fait près de 15 ans qu’elle n’a pas vu sa fille qu’elle croyait morte juste après l’accouchement.
Lorsque Samira N, qui vit à Casablanca a accouché de Hiba en 1987, elle était mère-célibataire. Elle a eu cet enfant avec un Palestinien qui, explique-t-elle, devait l’épouser par la suite. Mais le destin en a décidé autrement : «le futur mari est mort dans un accident de la circulation en Jordanie». Et la mère se retrouve à l’hôpital Ibn Rochd de Casablanca en compagnie d’une amie de la famille, du nom de Leïla C. Accouchement par césarienne. Le nouveau-né est une petite fille.
Le lendemain, la même Leïla se présente de nouveau devant sa copine alitée. Elle n’est pas seule. Elle est accompagnée cette fois-ci d’une autre dame du nom de Fouzia L. Les deux visiteuses sont venues pour sortir Samira de l’hôpital alors que cette dernière n’était pas encore remise de son accouchement. «Leïla m’a persuadé que son amie va prendre le bébé chez elle pour s’occuper de son allaitement pendant quelques jours en attendant qu’elle retrouve ses forces», explique la mère de Hiba, qui ajoute : «Au bout du troisième jour, quelles ne furent ma surprise et ma tristesse d’apprendre de la bouche de Leïla que ma fille était morte».
Samira N. ne tentera pas de savoir de quoi il retourne exactement. Elle n’a de choix autre que prendre pour argent comptant cette terrible nouvelle. Aurait-elle pu vérifier et porter plainte sachant que l’enfant a été conçu en dehors des liens du mariage ? Pour éviter les ennuis, elle a donc préféré se taire, souffrir en silence…
La mère frustrée refait sa vie en tentant d’oublier sa mésaventure. Mariée, elle est aujourd’hui mère de trois enfants. Treize ans plus tard, par un pur hasard, elle apprendra que son premier enfant n’était pas mort comme sa copine l’a prétendu mais il est bel et bien vivant. Agée aujourd’hui de 15 ans, Hiba, une fille aux traits fins et aux cheveux châtains, a été adoptée par Fouzia L. et son mari, un policier de son état. Ainsi cette famille a volé Hiba avec la complicité de celle qu’elle croyait être une amie de la famille. Du coup, la mère biologique éprouve un sentiment de soulagement, voire de bonheur à l’idée que son enfant est toujours de ce monde. Un sentiment mêlé aussi de révolte et de colère de savoir que son enfant à elle, sorti de son ventre, ait vécu à son insu sous un autre toit et sous une autre identité.
Vérification faite, Samira N. découvre que Hiba a été inscrite à l’état civil de la famille d’adoption sous le prénom de Zineb avec la date de naissance du 20 mars 1987. Après l’éclatement de la vérité, Samira n’a qu’un seul souhait, une seule obsession : récupérer sa fille. Jusqu’ici, elle s’est abstenue d’aller la voir, lui parler, la tenir dans ses bras et lui dire : «c’est moi ta vraie mère»… Et pourtant, elle lui manque terriblement. Comment vivre normalement après tout cela? Depuis que le secret a été percé, la maman flouée ne dort plus, manque d’appétit. Elle est nerveuse, mélancolique. Déchirée au fond d’elle-même. Hiba vient d’apprendre que celle qu’elle a toujours cru être sa vraie famille ne l’est pas du tout. Un choc psychologique effroyable. Une chose lourde à porter.
Les conséquences peuvent être fâcheuses. Alors que faire pour être rétabli dans ses droits? Samira N. a porté l’affaire devant la justice le 18 octobre 2000 par le biais d’une citation directe devant le procureur du Roi près la Cour d’Appel de Casablanca.
Mais la procédure traîne en longueur pour complément d’enquête malgré les aveux de la famille d’adoption que Hiba ou Zineb n’est pas leur fille. Cette famille, qui a usé de moyens frauduleux et de complicités pour s’approprier un être qui n’est pas le sien, s’obstine à refuser de le rendre à sa mère naturelle.
Samira N. n’abandonne pas pour autant. Victime d’un terrible coup du sort ou plutôt de la trahison de sa copine, elle compte aller jusqu’au bout. Pour le moment, cette affaire troublante et complexe n’a pas encore été tranchée par la justice. Quel sera le verdict ? Difficile à dire. Une chose est sûre : ce problème douloureux est en train de déchirer deux familles casablancaises issues d’un milieu modeste. Un problème épineux dont la première victime n’est autre que Hiba. Enfant illégitime aux yeux de la loi, élevée dans le mensonge, comment va-t-elle réagir ?

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