Unité et démocratie au Sahara

Aujourd’hui le Maroc :Quel bilan faites-vous de la gestion locale du dossier du Sahara ?
Mostapha Naïmi : Jusque-là, les populations du Sahara, n’ont pas eu leur mot à dire. Les lacunes graves qui sont accumulées montrent clairement les limites de la stratégie de l’Etat marocain. On ne parle pas du Polisario, parce qu’il est séparatiste, mais essentiellement de l’Etat marocain, qui, lui, a commencé par commettre une erreur de base très grave, celle de considérer l’identité comme étant une donne secondaire, puisqu’il y a la notion de citoyenneté qui se situe au-dessus de tout. Par conséquent, il a estimé qu’il a le droit et la possibilité de jongler avec la notion d’identité. C’est une erreur très grave dans laquelle sont tombés tous les nationalistes, y compris les institutions politiques partisanes (les partis politiques et tout le courant nationaliste). On a créé, en fait, un mode d’approche qui ne tient pas compte de la volonté des populations et finit par créer une espèce de séparation entre tribus. Une séparation qui constitue, en elle même, un baril de poudre très dangereux. On a créé une sensibilité tribale, joué sur cette sensibilité tribale et surtout créé de toutes pièces la notion de notables administratifs. Une catégorie de marchands de guerre, qui alimente le système sécuritaire et empêche le droit à l’expression des tribus.
Bref, c’est un débat qui va seulement démarrer maintenant.
Les choses vont pouvoir être posées sur la sellette, mais jusqu’à présent, on ne connaît pas la véritable détermination de l’Etat marocain depuis les évolutions récentes. Nous attendons le changement qui a été signalé, mais il faut reconnaître que dans la pratique, rien n’a encore démarré.
Il y a une logique dans cette attitude qui dit que devant une cause nationale les questions démocratique et locale sont reléguées au second plan…
C’est le raisonnement de toute la classe politique marocaine officielle et cela est grave. Car, même à supposer que nous n’avons pas de question du Sahara, le problème reste entier, parce qu’il ne se pose pas uniquement au niveau du Sahara, mais pour toutes les identités. Toutes les spécificités, doivent être respectées , et ce partout au Maroc. C’est un problème qui constitue une bombe à retardement qui va se poser pour la totalité du Maghreb, et non seulement pour le Sahara.
La question qui sera débattue durant les années à venir concerne l’ordre des priorités. Est-ce que c’est d’abord la citoyenneté au-dessus de tout ou c’est d’abord l’identité qui constitue le socle de la citoyenneté ?
Il faudrait dépasser « cette vision nationaliste» qui dit qu’il faudrait homogénéiser l’espace politique, identitaire, culturel et politique. Cela est une aberration politique grave. Une notion centralisatrice de la pensée et une notion jacobine, qui est le meilleur moyen pour biaiser le débat de fond. C’est à cause de ce raisonnement qu’il y a eu le problème du Sahara : on a négligé les particularités, refusé tout dialogue avec les gens qui ont été les fondateurs du Polisario, comme avec la totalité du Sahara. Lorsque le Polisario a été créé, non seulement on a continué sur cette voie, mais on a adopté les politiques extrémistes de l’exclusion de l’autre, de l’identitaire, de tout ce qui est culturel, tout ce qui est spécifique. À présent, nous attendons le changement.
Mais, le Maroc était dans une situation de guerre , et dans toutes les situations pareilles, la question démocratique est reléguée au second plan…
La situation de guerre dont vous avez parlé qui constitue déjà un point d’aboutissement d’une accumulation d’erreurs faites et par le mouvement nationaliste et par le pouvoir étatique et par tous les partenaires officiels qui occupent le champ politique. La naissance du Front Polisario n’est pas une donnée gratuite. Elle émane de données structurelles et des erreurs qui ont été accumulées durant les années soixante. Il aurait fallu en tirer les leçons au bon moment.
Comment voyez vous, à présent, le retour au local ?
Le retour au local doit se faire dans la manière la plus rationnelle, la plus structurelle et la plus transparente. C’est une chose simple qui n’a rien de sorcier . Il suffit de l’appréhender, rationnellement, en faisant appel à toutes les valeurs de base et à toutes les valeurs sûres qui déterminent la structure de la société. Il suffit de partir des spécificités et d’éviter toute stratégie politicienne. Il faut prendre en considération que toute ségrégation entre tribus est génératrice de conflits qui pourraient être-néfastes pour la totalité de la région. De l’anti-Atlas jusqu’à la frontière mauritanienne, c’est un même espace culturel et identitaire. Il faut reconnaître ce fait et faire en sorte que cet espace devienne une seule région, avec les mêmes devoirs et obligations et faire en sorte que les gens puissent se prendre en charge sur le plan du développement et miser sur la notion du développement endogène et durable qui respecte la spécificité et permet l’émergence d’une société civile seule à même de contrecarrer les valeurs tribales néfastes.
Il faut, donc, créer une société civile et miser sur cette société pour développer des liens contractuels de partenariat avec des ONG et institutions internationales et adopter une politique souple qui permet l’investissement et surtout le développement des structures endogènes. Au Sahara, il n’y a pas que la pêche, il y a d’autres paramètres qui peuvent reléguer la pêche, avec toute son importance, au second plan. Le tourisme culturel, écologique, sportif est une donnée fondamentale qui peut prendre en considération les spécificités sahariennes et créer des richesses et des postes d’emploi.

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