Vers une reconnaissance de «l’injustice» contre les Mauresques

Dans une procédure inédite dans l’Histoire de l’Espagne, le Congrès des députés espagnols (Chambre Basse) vient de recevoir une proposition n’ayant pas force de loi, présentée par le groupe parlementaire socialiste, en faveur de «la reconnaissance institutionnelle de l’injustice commise à l’encontre des Mauresques expulsés d’Espagne». Le texte a été déposé le 12 novembre par le porte-parole du groupe parlementaire socialiste au Congrès, le député José Antonio Perez Tapias, à l’occasion de la commémoration du 4ème centenaire de l’expulsion des Mauresques d’Espagne. Ses auteurs invitent le gouvernement espagnol à «entreprendre toutes les actions qu’il juge nécessaires pour établir et renforcer, par divers moyens et de manière qui convient à chaque cas, les liens économiques, sociaux et culturels avec les populations du Maghreb et d’Afrique subsaharienne descendantes des Mauresques expulsés du territoire espagnol dans le XVIIème siècle».
Le groupe parlementaire socialiste réclame ainsi, pour les Mauresques, une reconnaissance institutionnelle pareille aux déclarations institutionnelles adoptées en relation avec les Juifs sépharades expulsés d’Espagne en 1492.
L’initiative du groupe parlementaire socialiste au Congrès des députés, le même parti politique dont est issu le chef de l’exécutif espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, s’inscrit dans le cadre du travail de Mémoire historique initié en Espagne.
Annoncée lundi au grand public lors d’une conférence de presse au siège du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) pour l’Andalousie, animée par M.Tapias, cette proposition risque de faire couler beaucoup d’encre et de susciter de larges et vives réaction en Espagne, pays qui n’a pas encore fini de tourner la page de son passé. Le texte, qui livre des détails sur l’histoire de l’expulsion des Maures, revient notamment sur «l’intolérance religieuse, la politique d’assimilation (conversion ou exil), le ressentiment de la population chrétienne et la prétention d’imposer un règne chrétien sans minorités», autant de faits qui se sont déchaînés pour donner lieu à la «terrible injustice qui se terminera en tragédie pour plus de 300.000 Maures» chassés d’Espagne. «Réprimée pour sa culture, persécutée pour sa religion, expulsée de sa terre, dépossédée de ses biens et terres et condamnée à l’exil, la population Maure s’est attachée à maintenir ses racines culturelles, ses us et coutumes, son patrimoine artistique et une bonne partie de son bagage linguistique, le tout en relation avec ses origines en Espagne, jalousement conservé par ses descendants jusqu’à nos jours», relève la proposition. «Récupérer cette Mémoire historique est un exercice critique du passé qui nous (les Espagnols) a forgé et une tâche de sensibiliser la citoyenneté et la rendre consciente des périls auxquels peuvent conduire l’intolérance, le fanatisme, le racisme socioculturel ou encore les préjudices enracinés dans l’imaginaire social», soulignent les auteurs du texte. Les députés socialistes, conscients de l’importance de la promotion de nouvelles relations entre les peuples et les Etats, des relations basées sur le respect, l’entente et la coexistence, entendent ainsi œuvrer pour l’éclosion d’un monde meilleur et favoriser les idéaux adoptés par la fameuse Alliance des Civilisations prônée par l’Espagne et la Turquie, affirment-t-ils. Dans le contexte marqué par l’Alliance des civilisations et au moment où l’Union européenne propose de reprendre avec force l’Union pour la Méditerranée, soulignent-ils, le moment est propice pour «un exercice de mémoire collectif en relation avec les Maures expulsés au XVIIème siècle, qui doit continuer par l’établissement de nouveaux liens entre l’Espagne d’aujourd’hui et les descendants de ceux qui n’auraient jamais dû se voir contraints d’abandonner leur terre, qui est la nôtre». Si l’expulsion des Juifs durant le règne d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon est très connue en Espagne, le drame de près de 300.000 Mauresques l’est ou le semble beaucoup moins. Le processus d’expulsion des Maures avait débuté en 1609, lorsque le roi Felipe III avait signé, le 9 avril de cette année à l’instigation du Duc de Lerma, le décret condamnant à l’exil les descendants des Musulmans d’Al-Andalous (Andalousie). Il avait pris fin en 1614 avec le départ des derniers Mauresques du royaume de Castille. Mais le départ d’Espagne de la minorité andalouse de confession musulmane avait commencé bien avant, après la chute des différents Khalifas musulmans en 1492. L’expulsion des Musulmans d’Andalousie deviendra systématique et sera ordonnée par la Reine Isabelle la Catholique et le Roi Ferdinand, avec la signature le 14 février 1502, d’un décret ordonnant l’expulsion des Musulmans de Grenade. Deux années plus tard, Isabelle avait promulgué un autre décret daté du 12 octobre 1504 et stipulant que la Guerre de Reconquête (Reconquista) n’avait pas pris fin avec l’occupation de Grenade et qu’elle se poursuivra par l’expulsion de tous les Musulmans. L’Espagne a décidé de commémorer tout au long de 2009 le quatrième centenaire marquant l’expulsion des descendants des Musulmans d’Andalousie, contraints de quitter la péninsule Ibérique pour se réfugier au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Une série de manifestations, de congrès et d’expositions consacrés à ce sujet a été retenue pour la commémoration de cet anniversaire. Des documentaires audiovisuels ont été réalisés sur ce thème par la Fondation espagnole «Casa Arabe» à Madrid, dirigée par l’arabiste Gema Martin Munoz. En septembre dernier, la Bibliothèque nationale espagnole a abrité à Madrid un colloque international sur «Les Mauresques: l’expulsion et l’après expulsion», pour jeter la lumière sur ce pan de l’Histoire commune à l’Espagne et aux autres pays d’accueil des Mauresques, à savoir le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Le colloque a également apporté des éclairages sur les recherches les plus récentes sur la diaspora mauresque et sa vie dans les pays d’accueil, les conflits et les changements sociaux auxquels elle a dû faire face et ses différentes façons de s’adapter aux sociétés d’accueil.

Par Jalila Ajaja (MAP)

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