septembre 22, 2018

 

Boycott, rumeurs, lynchage : Internautes marocains en marche

Boycott, rumeurs, lynchage : Internautes marocains en marche

Devant la généralisation de la téléphonie mobile et de l’utilisation d’Internet, l’accès et les échanges d’informations, vraies ou fausses, se démocratisent au niveau de toutes les franges de la société. Les internautes marocains constituent à présent une force avec laquelle il faudra compter pour le meilleur et pour le pire.

Par Khalid Benzakour (*)

Notre société est en pleine mutation. Si Windows de Microsoft a permis dans les années 80 aux novices de l’informatique d’utiliser les outils bureautiques sur ordinateur, le trio : YouTube, WhatsApp et Facebook permettent à tout le monde de s’informer et de produire de l’information avec leur langue maternelle. Les réseaux sociaux cassent la barrière de l’illettrisme.

Les internautes ou communauté d’Internet marocaine sont composés de toutes les franges de la société quels que soient leurs rangs sociaux et leurs niveaux intellectuels. L’usage du dialecte, des bandes audio et vidéo a fait sauter toutes les barrières. L’accès à l’information sur le Net n’est plus réservé à une catégorie de personnes qui ont fréquenté l’école.  Entre 10 et 15 millions par mois d’internautes marocains sont actifs sur Facebook.

Des millions de photos, d’audio et de vidéos sont «balancés» sans filtre aucun, si ce n’est la légère modération des réseaux sociaux envers les contenus violents ou criminels. Une grande salade niçoise d’informations produites est servie, sur les réseaux sociaux, chaque jour, par des journalistes professionnels, penseurs, amateurs, publicistes, perturbateurs, malveillants, narcissistes, etc. Chacun trouve ce qu’il cherche et ce qui l’intéresse.

Le boycott auquel nous assistons ces derniers jours a pris de court tout le monde au Maroc : gouvernement, médias traditionnels et toute la classe politique. Une communauté Internet hétéroclite sans orientation politique, sans mots d’ordre, sans slogan de grèves et avec une absence de centralité défraie la chronique.

Nous ne connaissons pas le dénouement de ce boycott original et unique dans l’histoire de notre pays. C’est un phénomène nouveau dont tout le monde parle. Plusieurs raisons ont été avancées: cherté de la vie en général, abus de distributeurs de carburants, ras-le-bol, etc. Au-delà des multiples raisons, ce boycott a rassemblé beaucoup de Marocains. Par ce boycott la communauté d’Internet marocaine pourrait prendre conscience de sa force et mener des actions encore plus marquantes pour dénoncer, sanctionner, lyncher, etc. des personnalités, des entreprises voire des institutions, etc. un véritable contre-pouvoir nouveau des internautes.

Certains pays développés ont déjà expérimenté l’impact des réseaux sociaux sur leur vie politique. Aux Etats-Unis, Barack Obama a été le premier président à les utiliser massivement pour son élection, tandis que, plus récemment, les «fake news» semblent avoir eu un impact réel sur l’élection de Trump de l’aveu même du FBI. Ce dernier accuse d’ailleurs la Russie d’user d’armées de petits soldats devant leur écran (des «trols») dont le seul but est de diffuser de fausses informations afin d’influencer les débats au sein des démocraties occidentales: Brexit, vote indépendantiste en Catalogne, élections italiennes, etc.

Sur un aspect plus positif, Internet est le relais privilégié pour dénoncer des injustices, maltraitances policières, crimes haineux, corruption, et les exemples de mobilisation de la société sur ces thèmes à travers le monde sont nombreux.

Gérald Bronner, auteur de «La démocratie des crédules», définit les échanges d’informations (vraies ou fausses) comme un marché, dérégulé avec l’émergence d’Internet. Un marché se définit par une offre et une demande. L’offre, c’est tous les créateurs de contenus qui peuplent Internet, donc potentiellement tout le monde. Sur Internet, elle a la particularité d’être quasiment infinie : en termes de connaissances pratiques bien sûr (Wikipédia, recettes de cuisines, cours en ligne, etc.), mais aussi et surtout en termes d’opinions. Vous êtes politiquement de gauche ou de droite, vous allez trouver un site qui s’accorde à vos tendances politiques, mais, pire que ça, si vous pensez que le 11 septembre est un complot de la CIA, vous trouverez moult sites pour confirmer vos dires, si vous croyez que la terre est plate, rejoignez la communauté des «platistes» très active sur Internet. Ce concept explique pourquoi Internet pullule de fausses informations et de théories du complot : car l’offre s’adapte à la demande.

Qu’est-ce que cela dit du succès de notre boycott actuel ?

C’est qu’indépendamment du fait que ce qui est reproché par l’opinion publique soit vrai ou pas, il est certain qu’une large part de la population pense qu’il est plausible que cela soit vrai. On est donc face à un manque de confiance important vis-à-vis de la parole officielle du gouvernement. Or ce type de demande stimule et stimulera une offre d’information (faits avérés ou rumeurs) pour nourrir et confirmer ces idées.

Comment s’en sortir dans cet océan d’informations multiples, contradictoires et difficilement vérifiables ? Nous nous fions davantage à nos émotions qu’à notre raison. C’est la réaction naturelle de beaucoup d’entre nous face à ce vertige qu’est Internet. Pour s’en sortir l’école doit jouer pleinement son rôle, dès le jeune âge, sur le bon usage de l’Internet. Il faut sensibiliser les usagers à la recherche systématique de la source d’information et de sa crédibilité. Les sites malveillants doivent être combattus et les «fake news» dénoncées.

Mais nous ne pouvons pas envoyer maintenant tout le monde à l’école, l’éducation de la population doit donc être prise en charge par les médias publics et privés (télévision, radios, journaux, etc.) qui doivent consacrer de fréquents et larges débats pour sensibiliser et mettre en garde le citoyen qui peut facilement être amené à croire n’importe quoi, pourvu que cela lui semble vraisemblable.

Ce n’est évidemment là que quelques unes des facettes de la solution : l’autre versant est aussi et surtout la crédibilité du gouvernement et de la parole publique. Chaque homme politique ou public doit être exemplaire et porter la plus grande attention à ses déclarations qui ne peuvent que mettre de l’huile sur le feu : mensonges, cachoteries, arrogance sont les aliments qui nourrissent cette machinerie sur Internet.

Evolution de l’Internet et de la téléphonie mobile

Les derniers rapports de l’Agence nationale de règlementation des télécommunications (ANRT) marocaine confirment la croissance du parc d’abonnés pour l’Internet et de la téléphonie mobile. Toujours plus d’abonnés mobile et Internet pour toujours moins cher. Les chiffres de l’ANRT pour le dernier trimestre 2017 confirment la dynamique de croissance du marché marocain des télécoms. Tandis que les prix baissent, le nombre d’abonnés continue de croître. Le Maroc compte désormais 43,91 millions de lignes actives mobile pour une population estimée à quelque 35 millions d’habitants. Une forte progression qui doit beaucoup aux possibilités de la 3G/4G.

A fin décembre 2017, le parc global des abonnements à Internet est de 22,19 millions et enregistre une hausse annuelle de 30,09%, portant le taux de pénétration à 63,67%. Près de 94% du parc global des abonnements à Internet sont de type mobile (3G/4G).

(*) DG de l’ISGA

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