Abidjan, ville sous couvre-feu

«Je vais finir par regretter les flics qui rackettent sur les ponts», lâche un noctambule habitué des ponts Houphouët-Boigny ou De Gaulle, passage obligé pour «aller bringuer en zone». Les imposantes tours illuminées du plateau, le quartier administratif et des affaires, se reflètent toujours le soir dans les eaux de la lagune, mais trônent sur des avenues totalement désertes et dans un silence pesant.
Couvre-feu oblige, les Abidjanais commencent à quitter leur travail dès 16h. Passé18h les taxis se font rares. À 19h, la nuit enveloppe les dernières ombres qui s’empressent de rentrer chez elles, dans la peur de violer le couvre-feu. «On se sent dans une restriction désagréable, mêlée d’anxiété, Plus de restaurants, plus de rencontres amicales, plus de veillées», explique-t-il. «Toute notre activité d’animation karaoké est annulée, en fait un tiers de notre chiffre d’affaires habituel, on va vers le chômage technique». Les petits «maquis» (restaurants) qui font la vie d’Abidjan en sont réduits à fermer vers 17h. En «zone 4», quartier des fêtards et des boîtes de nuit, des amateurs de Mapouka (danse érotique) et Zouglou se sentent privés. Ambiance tout aussi curieuse dans un resto-café jazz où d’ordinaire le ti’punch (rhum et citron vert) coule à flot jusqu’à 2h du matin au son d’un orchestre live.
«Maintenant, j’ouvre de 16h à 19h45. Les gens se lâchent pendant deux heures. La patronne d’un restaurant oriental avoue : «C’est la cata. On est en vacances forcées. On ouvre juste le midi, pour dire qu’on rentre dans nos frais», avant de lâcher : «Trente d’Afrique pour en arriver là». «J’ai plein d’amis qui songent sérieusement à retourner au Liban. Les avions de la MEA (Middle East Airlines) sont pleins».
Autre coup dur porté à la vie nocturne : les sorties cinéma. Le cinéma Ivoire dans le quartier, de Cocody est «arrêté», le Majestic n’a rouvert que mercredi. Séance unique à 15h. «Les gens s’ennuient, ils ont envie d’aller au cinéma, affirme Mory Nombro, responsable des salles.
Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le commerce des fanions, drapeaux et broches aux couleurs nationales est, lui, florissant à Abidjan.
Sur le terrain diplomatique, une rencontre devait avoir lieu jeudi entre les rebelles ivoiriens et les chefs de la diplomatie d’Afrique de l’Ouest chargés d’empêcher l’escalade en Côte d’Ivoire. Les ministres devaient tenter d’établir le contact avec les rebelles pour discuter des modalités des négociations.
Le gouvernement ivoirien a été réceptif aux efforts de paix, mais les médiateurs ont apparemment eu des difficultés simplement à identifier les leaders de la rébellion.
Selon un diplomate occidental qui a requis l’anonymat, «les dirigeants ivoiriens discutent beaucoup (…) et pendant qu’ils parlent, les mutins gagnent du terrain vers le Sud». Ces derniers, qui contrôlent plusieurs villes du Nord du pays, affirment que l’armée française les empêche de marcher sur Yamoussokrou, la capitale administrative et politique.
Des témoins ont signalé ce qui semblait être des échanges de tirs de longue portée entre les troupes françaises et les mutins dans la région de Yamousssokoro.
La veille, des diplomates et des responsables militaires américains ont annoncé qu’une autre ville du Nord du pays, Séguéla (à 250 km d’Abidjan), était tombé. Des habitants sur place ont confirmé que des insurgés étaient entrés dans leur ville et avaient attaqué des gendarmeries et des tribunaux. «Ils ne sont pas nombreux. Mais ils sont bien armés. Ils ne font pas de mal aux civils », a rapporté un habitant.
Bouak, la deuxième ville du pays, située à 350 km au Nord d’Abidjan, est tenue par les insurgés depuis la tentative de coup d’Etat du 19 septembre, qui a fait plusieurs centaines de morts.

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