Bayrou, invité surprise de la présidentielle

Celui qui n’a pas vu François Bayrou gonfler ostensiblement, tel un coq indien, sa posture sur les plateaux de télévision ou dans les meetings électoraux ne saisirait pas réellement la métamorphose d’un homme que les sondages ont propulsé par un coup de baguette magique vers les sommets des intentions de vote.
L’homme, âgé d’à peine 55 ans, catholique pratiquant, père de six enfants et de onze petits-enfants, leader d’une petite formation centriste de l’échiquier politique français appelée UDF, vit une véritable résurrection. D’ailleurs sa profession de foi, son acte de candidature pour cette présidentielle ont été mis en scène dans sa région natale du Sud-ouest dans une stature le montrant tel un Jésus entouré de ses apôtres, sur fond de ciel bleu blanc lumineux, en train de distribuer la bonne parole.
Et depuis au fur et à mesure que les dieux de l’opinion lui accordent leur grâce, il n’a cessé d’être ce pourfendeur de l’immobilisme, ce casseur du statu quo, ce chantre du mouvement qui plafonne son ambition à une reconfiguration totale de la vie politique française.
La plupart des observateurs s’accordent à dire que François Bayrou ne doit pas sa subite popularité à son programme original ou à ses idées de rupture. La clef de son succès du moment se trouve dans sa capacité de se positionner comme un capteur de déçus, un aimant pour les frustrés des autres grands favoris de cette présidentielle que sont Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Point commun entre ces deux candidats est qu’ils ont suscité, chacun dans son camp, ou une adhésion fanatique ou un rejet viscéral.
Les mécontents des deux camps, qui ne sont attirés ni par la pensée extrémiste et xénophobe de Jean-Marie Le Pen, ni par le radicalisme aventurier de l’extrême gauche, ont dû se replier sur les terres accueillantes de François Bayrou. Il avait le verbe rond, la démarche teintée d’un conservatisme inoffensif.
À part la scène européenne où il déploie avec fougue ses convictions européennes (d’ailleurs il propose «d’écrire un nouveau projet de Constitution européenne, court, compréhensible par tous»), François Bayrou est un inconnu sur le plan international.
Les quelques idées qu’il met en avant du style « Défendre un ordre international fondé sur le droit et le multilatéralisme, faire de la prévention des crimes de masse un fondement de la politique internationale de la France et de l’Europe, maîtriser l’immigration clandestine à l’échelle européenne et régulariser les étrangers au cas par cas» montrent, dans leur généralité et leur manque d’originalité, l’énorme handicap à sa candidature.
Après l’avoir un temps considéré comme un phénomène saisonnier, une bulle passagère sans grande consistance, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont vite rendu compte du danger qu’il y avait à laisser François Bayrou croitre et pavaner impunément. Dès que la lampe rouge s’est allumée avec la possibilité, unanimement affirmée par les instituts de sondages, d’un Bayrou au second tour, l’artillerie lourde a été sortie des deux camps pour crucifier l’intrus.
L’homme, qui a bâti toute sa fortune électorale sur ses origines rurales, son ascension vers les cimes par le mérite et le travail, son intimité avec les chevaux et sa préférence mécanique des tracteurs, s’est retrouvé au centre d’un tir croisé nourri dont il ne sortira certainement pas indemne. La violence de la charge, démontant l’imposture du «ni droite ni gauche» et l’absence d’alternative crédible, a provoqué chez lui une irrésistible envie de réplique. Le voilà accusant Ségolène Royal de se livrer, dans la confection de son programme, à «un tango argentin». Le voilà menant contre Nicolas Sarkozy un tranchant réquisitoire contre sa moralité et son aptitude à diriger la France.
François Bayrou s’est imposé comme le troisième homme, «guest star», de cette présidentielle. Il rêve de créer la grande surprise en décrochant un ticket pour le second tour. Il semble miser pour cela sur la sourde volonté des Français de se débarrasser de l’emprise des partis traditionnels et de leurs élites technocrates et politiquement impuissantes, sans pour autant tomber dans l’aventurisme des extrêmes.

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