La présidentielle hantée par le fantôme de Hariri

Celui qui a osé affirmer que la politique étrangère de la France sera absente de cette campagne s’est lourdement trompé. Celui qui a parié sur l’absence de réflexions et de remises en question de ce qui est notoirement connu sous le label de « la politique arabe de la France » a commis une évidente erreur de prévision.
En effet, et même si ce débat n’a pas eu lieu sous forme d’interrogations et d’interpellations publiques des différents candidats sur la pertinence des alliances et des choix actuels de la France dans le monde arabe, la relation de Paris avec les différentes capitales arabes est dans tous les esprits.
L’homme qui imposa cette thématique à scruter est le président sortant Jacques Chirac. Non pas par le biais d’une vaste réflexion sur ce que doivent être les contours de cette politique, mais à travers un petit  scandale politico-immobilier  dont  se délecteront avec amusement les historiens et autres observateurs narquois des fins de règne délicats. Alors qu’il était occupé à faire ses valises et à trouver des points de chute pour ses précieux et fidèles collaborateurs, la presse française révèle, avec une apparente nonchalance, que l’un des fils du l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri assassiné en 2005, Ayman, a décidé de mettre à la disposition du couple Chirac un duplex de 180 m2, situé dans le cœur historique de la capitale, en face du Musée du Louvre.
Outre que cette affaire a été une croustillante opportunité pour le tout-Paris de se gausser des difficultés du président Chirac de se reloger avec ses propres moyens, lui, l’éternel locataire des palais de la République, elle fut aussi l’occasion de mettre en lumière, si besoin encore en était, l’étroite et non moins mystérieuse relation qui lie le président français à la famille Hariri,  une des plus riches et des plus influentes du Moyen-Orient.
Cette étrange proximité n’aurait pas prêté à conséquences si le président Chirac ne s’était pas personnellement investi pour trouver et juger les assassins de Rafic Hariri, qu’il soupçonne de résider à Damas, à travers la mise sur pied par le Conseil de sécurité d’un tribunal international par le vote d’une résolution ayant une valeur contraignante votée sous le chapitre VII du texte des Nations Unies. Le président Chirac, artisan majeur de la  fameuse résolution 1559 exigeant de la Syrie une évacuation immédiate du Liban, s’était fixé l’ultimatum du 16 mai, jour de son départ de l’Elysée, pour réaliser cet objectif. Avec cette interrogation dans les esprits de tous les observateurs : quelle est la part  de la vendetta personnelle contre Bachar El Assad et celle  de la défense des intérêts de la diplomatie française dans cette démarche?
L’idée de ce tribunal international chargé de  porter le fer accusateur au cœur du leadership syrien et de ses obligés libanais, suscite une grande polémique dans la région. Non seulement l’idée même de son installation paralyse la vie politique libanaise et menace de déclencher une guerre communautaire, mais semble bloquer toute tentative de trouver une solution aux autres brasiers de la  région que sont l’Irak, la Palestine et l’Iran et sur lesquels la Syrie, de par sa géographie et ses choix stratégiques, a son mot à dire. Les deux candidats au second tour de cette présidentielle  Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont abstenus de commenter les performances immobilières moyen-orientales du président Chirac qui, selon de nombreux commentateurs, non seulement ridiculise la diplomatie française dans le monde, mais enlève toute crédibilité à sa posture de «justicier». Le silence  politique sur cette affaire a atteint un niveau assourdissant. Les deux candidats ont dû faire le calcul que  l’indignation équivaut à une déclaration de guerre à « la Chiraquie », affaiblie certes,mais disposant encore d’une grande capacité de nuisance électorale. Sarkozy, pour ne pas se sentir obligé de répondre du bilan de Chirac en la matière, avait déjà affirmé son intention de sortir les relations avec le Monde arabe des affres de la personnalisation et des réseaux clientélistes. Quant à Ségolène Royal, une remise à plat de l’ensemble de choix de la droite en matière de politique internationale, notamment avec cette partie effervescente qu’est le monde arabe, semble inscrite dans une inévitable logique d’alternance.

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