Le dur réveil afghan

Mardi 13 novembre 2001. Les guerriers de l’Alliance du Nord défilent dans les rues de la capitale d’où ils viennent de chasser les derniers combattants Taliban. Il leur a suffi d’à peine un jour pour venir à bout de la milice, déjà malmenée dans le reste du pays par les troupes américaines arrivées un mois plus tôt, le 7 octobre. L’Afghanistan débarrassé des Taliban, la campagne anti-terroriste n’en était pas pour autant finie : il restait à Washington à débusquer les fidèles de Ben Laden, cachés dans les nombreuses enclaves du pays telles les fameuses grottes Tora-Bora, à l’est.
Les Afghans, eux, n’ont attendu que quelques semaines après le départ de la milice pour retrouver un certain vent de liberté. Hi-fi, vidéos, paraboles et musiques sont passées de la vente sous le manteau aux étals des boutiques flambant neuves. Les vendeurs de téléphones et de vêtements importés – copiés des grandes marques de sport et de prêt-à-porter – ont tout aussi rapidement pullulé dans les principales villes du pays. Les femmes, elles, ont appris à aimer le jean et les collants venus de Chine ou du Pakistan. Que certaines d’entre elles portent encore sous la burqa… Politiquement, le pays a aussi semblé trouver la voie de la démocratie.
Selon le dernier rapport de l’ONU paru fin octobre, l’Afghanistan a jusqu’à présent respecté tous les délais et prérogatives fixés par les Accords de Bonn, signés le 5 décembre 2001. Rien n’a toutefois été simple : la convocation et la tenue chaotiques de la Loya Jirga, l’assemblée traditionnelle, en juin dernier, tout comme les rivalités entre les chefs de guerre locaux ont à maintes fois rappelé l’instabilité et l’insécurité persistantes du pays. Malgré la présence de la force internationale de paix (ISAF), les attentats se sont même multipliés ces derniers mois, avec pour objectif de déstabiliser le gouvernement transitoire du président Hamid Karzaï.
Plusieurs villes de province ont aussi été le théâtre des rivalités de pouvoir entre les «seigneurs» locaux. Sans oublier les exactions – mêmes réduites – des combattants d’Al-Qaïda et des Taliban en fuite, sur la population.
Cette dernière est par ailleurs loin d’avoir bénéficié d’une amélioration de ses conditions de vie depuis un an. Au contraire de Kaboul, qui a pu reconstruire plusieurs de ses infrastructures, notamment médicales, les régions reculées ont peu bénéficié de l’aide internationale. Un isolement qui n’a pas arrangé le bilan sanitaire du pays.
Dans son rapport du 6 novembre, l’UNICEF a ainsi alerté l’opinion sur la situation des femmes afghanes qui souffrent d’un des taux de mortalité maternelle les plus élevés au monde. L’accouchement est la cause de la moitié des décès de femmes de 15 à 49 ans. Carol Bellamy, directrice de l’UNICEF, a ainsi parlé de «tragédie humanitaire», tout en signalant que la plupart de ces décès auraient pu être évités par la présence d’un agent de santé, indisponible dans 93 % des cas.
Les enfants ne sont pas mieux lotis : un quart d’entre eux meurt avant d’avoir atteint l’âge de 5 ans, de diarrhées et d’infections respiratoires aiguës. Selon l’UNICEF, 13 % seulement de la population a accès à l’eau potable. Fin octobre, le Haut Commissariat aux Réfugiés a pour sa part fait état de quelque 1,7 million d’Afghans rapatriés dans le pays, la plupart toujours hébergés dans des camps de fortune, faute de moyens suffisants.
Ces mauvaises conditions de vie constituent autant de sujets de tensions pour les Afghans, impatients de voir les jours meilleurs – enfin – arriver. Les manifestations des étudiants de Kaboul, lundi et mardi derniers, ont par exemple été provoquées par le manque d’eau, d’électricité et de nourriture sur le campus de l’université. Durement réprimées par la police, elles ont fait au moins six morts. Des victimes de plus.

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