Le faux pas de Sarkozy en Tunisie

Le faux pas de Sarkozy en Tunisie

Même quand il pouvait choisir un silence diplomatique, une posture taciturne pour ne pas avoir à rendre des comptes et à livrer un diagnostic, Nicolas Sarkozy a choisi de parler, de s’exprimer sur l’épineuse question des droits de l’Homme, la seule qui hanta les esprits des grands médias depuis le début de cette visite d’Etat à Tunis.
Il avait promis un «geste fort» sur les droits de l’Homme. Et les observateurs en furent estomaqués de surprise. Nicolas Sarkozy prend la vague à contre-courant : alors que l’ensemble des structures nationales et internationales font de la Tunisie un des plus florissant bastion des violations des libertés individuelles et des droits de l’Homme, le président français, l’homme qui avait promis de mettre les droits de l’Homme au cœur de sa politique étrangère, lança, devant le président Ben Ali, ses phrases murement ciselées : «Aujourd’hui, l’espace des libertés progresse. Ce sont des signaux encourageants que je veux saluer (…) Ces signaux, ces réformes s’inscrivent sur un chemin étroit et difficile, mais essentiel, celui de la liberté et du respect des individus. Ce chemin, aucun pays ne peut prétendre l’avoir entièrement parcouru et personne ne peut se poser en censeur».
Et comme clou d’un spectacle inédit, Nicolas Sarkozy entame un air de modestie et une musique d’humilité qui sonnent étranges dans sa bouche : «Je ne vois pas au nom de quoi je me permettrais de m’ériger en donneur de leçons». Avant d’en rajouter une couche hors discours officiel : «Certains observateurs sont bien sévères avec la Tunisie qui développe sur tous les points l’ouverture et la tolérance».
Comme il s’y attendait certainement, ces prises de position un vrai tollé d’une rare violence. Alors que le Parti socialiste estime que «les déclarations de Nicolas Sarkozy laissent le sentiment d’une scandaleuse hypocrisie, (qui ) l’ont amené à légitimer la politique de répression du régime tunisien», le Parti communiste dénonce «la complaisance du président de la république vis-à-vis du régime policier du président tunisien Ben Ali (qui) suscite indignation et condamnation (…) Affirmer que l’espace des libertés progresse en Tunisie est une forme d’insulte à l’ensemble des forces progressistes et démocratiques tunisiennes».
La porte-parole des députés PS Aurélie Filippetti résume l’ambiance générale : «Nicolas Sarkozy a encore une fois montré que sa politique en matière de droits de l’Homme fluctue en fonction du tiroir-caisse (..) Dès qu’il s’agit de contrats commerciaux, il oublie tout ce qu’il avait dit pendant sa campagne électorale sur sa volonté de lutter pour améliorer les droits de l’Homme, pour en finir avec la politique menée jusque-là par Jacques Chirac».
Tout au long de cette visite, la secrétaire d’Etat au Droits de l’Homme Rama Yade a appris à se taire et à se contrôler. Son agenda ne relevait qu’une discrète rencontre avec le président de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme, Me Mokhtar Trifi. Une rencontre alibi destinée à désamorcer les critiques.
Ce qui donne à cette démarche de Nicolas Sarkozy une allure de faux pas, c’est que ni les contrats commerciaux avec la Tunisie ni son adhésion au projet de l’Union méditerranéenne ne justifiaient de telles envolées lyriques sur les droits de l’Homme. Il n’est pas sûr que ce soutien excessif et bruyant rend réellement service aux autorités tunisiennes. L’attention médiatique est désormais encore plus focalisée sur le côté sombre de la Tunisie. Il est toute fois certain que cette attitude de Nicolas Sarkozy le contraint durement dans son expression à l’égard d’autres pays connus pour leurs violation cavalières de droits de l’Homme.
A Tunis, Nicolas Sarkozy a définitivement recadré sa politique étrangère expurgée de la préoccupation des droits de l’Homme. La polémique qui l’a suivi fut telle qu’elle a fait oublier une des phrases les plus originales prononcées par le président français à Tunis et qui fait office de code de conduite à l’égard de l’ensemble de la région : «Vous avez une main d’œuvre qui ne demande qu’à être formée (…) Nous avons beaucoup d’intelligence et beaucoup de formation. Ensemble, le nord de la Méditerranée et le sud de la Méditerranée, on peut créer un pôle gagnant-gagnant qui concurrencera l’Asie».

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