Le non des Pays-Bas aggrave la crise européenne

Les dirigeants européens constatent que le double refus de la France et des Pays-Bas bloque la ratification du traité, mais la plupart d’entre eux veulent laisser aux autres pays la possibilité de donner leur avis.

"On n’aime pas l’Europe telle qu’elle est, et par conséquent on rejette
l’Europe telle qu’elle est proposée par le traité constitutionnel" , a
commenté, mercredi soir, le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude
Juncker, président en exercice de l’Union. "La peur a été plus forte que le
rêve" , a estimé Josep Borrell, président du Parlement européen. José Manuel
Barroso, président de la Commission européenne, a reconnu que ce double
refus pose "un problème sérieux" . L’Europe est placée "devant un grand
défi" , a déclaré, à Berlin, le ministre allemand des affaires étrangères,
Joschka Fischer. Pourtant, la quasi-totalité des pays ont fait savoir qu’ils
n’envisageaient pas de mettre fin à la procédure de ratification, ce qui
reviendrait à entériner l’abandon de la Constitution.

En revanche, la Grande-Bretagne semble prête à renoncer à la consultation
promise pour l’an prochain par Tony Blair. "Les Britanniques ne
s’embarrassent plus de préoccupations de prudence pour laisser entendre
qu’ils vont annuler leur référendum" , constate un diplomate français. Au
sein de la Commission, le commissaire britannique Peter Mandelson, approuvé
par son collègue irlandais Charlie McCreevy, a plaidé dans ce sens. Il a
estimé "difficile d’aller de l’avant" quand deux Etats membres ont dit non.
Selon lui, un non risque d’en entraîner un autre, ce qui serait désastreux
pour le texte.

Pour faire pression sur Londres, de nombreux responsables européens ont
déclaré, mercredi soir, qu’ils souhaitaient la poursuite du processus.
"L’ensemble des Etats membres doivent pouvoir s’exprimer sur le projet de
traité constitutionnel" , ont affirmé à Bruxelles, dans une déclaration
conjointe, les présidents du Parlement européen, du Conseil et de la
Commission. M. Barroso a demandé aux Etats de s’abstenir de "toute
initiative unilatérale" avant le Conseil européen des 16 et 17 juin. M.
Juncker, qui présidera le Sommet, a indiqué qu’il présenterait à cette
occasion des propositions après une "analyse collective de la situation" .

La Commission a envisagé l’hypothèse d’un report des consultations pour
donner plus de temps aux Etats qui ont choisi de se prononcer par
référendum. A Berlin, le chancelier Gerhard Schröder a affirmé que chaque
Etat a "le droit et le devoir de donner son avis propre" . A Paris, Jacques
Chirac a estimé qu’"il appartient à tous les autres Etats membres de l’Union
de s’exprimer à leur tour" .

"Il va y avoir de la castagne" , pronostique un diplomate à propos des
relations franco-britanniques. La rancoeur accumulée par la France semble
prête à jaillir. Paris n’a jamais "digéré" la manière dont Tony Blair a
annoncé, il y a un an, l’organisation d’un référendum sur le traité
constitutionnel. Pendant les mois précédant cette annonce, M. Blair avait,
dit-on du côté français, presque supplié Paris de ne pas opter pour cette
procédure, de peur que la droite eurosceptique ne le presse de faire de même
chez lui.

La volte-face de Tony Blair avait pris la France au dépourvu et contribué à
obliger Jacques Chirac à organiser, lui aussi, un référendum. La décision
britannique avait renforcé la main de Londres dans les dernières phases de
la négociation sur le traité, Tony Blair faisant valoir à ses partenaires
qu’il devait arracher le maximum de concessions pour avoir les meilleures
chances de "vendre" le texte à son électorat largement antieuropéen. En
choisissant d’être le dernier pays à ratifier le traité, Londres pouvait
aussi espérer qu’un autre le rejetterait dans l’intervalle.

Si le texte finit par être enterré, la décision de Tony Blair de consulter
les Britanniques, inspirée par son ministre des affaires étrangères, Jack
Straw, apparaîtra comme un coup de maître. Le premier ministre aura, par sa
promesse, neutralisé son opposition de droite en évacuant l’Europe de la
récente campagne législative, sans être, au bout du compte, contraint
d’organiser ce scrutin si dangereux.

La France n’entend pas laisser le premier ministre britannique gagner sur
tous les tableaux. Elle essaie de mobiliser le maximum de pays pour aller
jusqu’au bout de la procédure de ratification. La Grande-Bretagne précisera
sa position lundi 6 juin aux Communes par la voix de Jack Straw. Le ministre
des affaires étrangères, qui a déclaré que les refus français et néerlandais
posent de "profondes questions" sur l’avenir de l’Union, devrait annoncer la
suspension du projet de référendum britannique en attendant une éventuelle
clarification du dossier à l’occasion du Conseil européen. Toutefois, Tony
Blair ne veut pas être le premier à dresser le constat de décès du traité,
ce qui minerait son influence avant la présidence britannique de l’Union, à
partir du 1er juillet.

D’autant que le premier ministre britannique est tenté de profiter d’un
certain vide du pouvoir en Europe, en raison de la crise d’autorité dont
souffrent Jacques Chirac et Gerhard Schröder, pour "pousser" ces prochains
mois l’agenda de réformes économiques qu’il souhaite voir l’Union européenne
adopter. Le programme auquel il tient est annonciateur de nouveaux
affrontements entre Paris et Londres, qu’il s’agisse de la directive sur les
services, de l’ouverture des négociations avec la Turquie ou du maintien du
"rabais" britannique au budget européen.

 

Par Thomas Ferenczi et Jean-Pierre Langellier

D’après Le Monde

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