Le rapport qui peut créer la tempête

Les rues menant au Palais de la Nation, où se tenait la conférence de presse de la Commission Winograd, avaient été dessalées pour permettre aux membres de cette instance de gagner à temps le bâtiment où les attendaient plus de 350 journalistes, dont ceux de la chaîne qatarie al Jazeera.
L’événement était de taille. Depuis des semaines, la classe politique israélienne vivait dans l’attente de la publication du Rapport définitif de la Commission Winograd créée le 17 septembre 2006 pour enquêter sur la conduite de la seconde Guerre du Liban (12 juillet-14 août 2 006) par l’échelon politique et militaire israéliens.
Le 30 avril 2 007, la Commission avait publié un Rapport intermédiaire particulièrement sévère qui avait contraint à la démission du ministre de la Défense et chef, alors, du Parti travailliste, Amir Peretz. Très sévèrement mis en cause, il n’avait pu qu’imiter l’ancien chef d’état-major, le général Dan Haloutz, qui s’était démis de ses fonctions dès le 16 janvier 2 007.
Pour beaucoup d’observateurs, le texte du Rapport définitif était de nature à coûter son fauteuil au Premier ministre, Ehoud Olmert, ou à pousser Ehoud Barak, le successeur de Amir Peretz, à quitter le gouvernement, comme il l’avait promis, rendant nécessaire la tenue d’élections législatives anticipées.
Une fois de plus, la Commission Winograd a surpris les observateurs. Elle a rendu un Rapport définitif d’une exceptionnelle sévérité, du jamais vu dans l’histoire politico-militaire israélienne. Son président, le juge à la retraite Eliahou Winograd, n’a pas hésité à affirmer: «La guerre a été un fiasco total». Et d’ajouter : «La décision de déclencher les opérations a été prise sans aucune vision stratégique. Israël a commencé la guerre. Et la guerre a été une grande erreur, une erreur majeure». «Une guerre qui ne se termine pas par une victoire est une guerre perdue», Eliahou Winogad a fait sien ce jugement, au point de constater, après avoir rendu hommage aux sacrifices des soldats et des réservistes : «Tsahal, l’armée israélienne, la plus puissante et la mieux équipée de tout le Proche-Orient, a été tenue en échec sur le terrain par une simple milice, le Hezbollah libanais».
Pour la Commission Winograd, la responsabilité d’un tel échec pèse à la fois sur l’échelon politique et sur l’échelon militaire même si ses membres ont pris grand soin de ne formuler aucune critique nominative. L’armée est cependant plus responsable que le gouvernement et Eliahou Winograd l’a noté : «Nous avons trouvé que Tsahal a commis de nombreuses erreurs, principalement l’armée de terre».
 Passant en revue ces heures cruciales, le Rapport estime : «La décision du cabinet ministériel et du Premier ministre de lancer une opération militaire de grande envergure les soixante dernières heures de la guerre était somme toute logique et raisonnable». Mais «cette opération était une erreur dans la mesure où elle n’a rempli aucun de ses objectifs».
En faisant porter la responsabilité de l’offensive terrestre sur un jugement erroné de l’armée, la Commission Winograd offre une « porte de sortie en or » au Premier ministre auquel les réservistes et l’opposition reprochaient précisément d’être à l’origine de cette décision. S’il avait été mis plus sévèrement en cause, Ehoud Olmert n’aurait pas été en mesure de se maintenir au pouvoir et de faire face à la tempête de critiques qui ne vont pas manquer de s’élever. Le Premier ministre israélien dispose à présent d’un solide bouclier, à savoir le Rapport Winograd, qui atténue singulièrement ses responsabilités mais se montre plutôt accablant pour l’armée. C’est la raison pour laquelle, immédiatement après avoir pris connaissance du Rapport, Ehoud Olmert s’est déclaré satisfait « globalement » de ses conclusions cependant que ses partisans exigeaient, avec exagération, que ses critiques lui fassent des excuses publiques. Dans ces conditions, il est fort peu probable que Ehoud Barak, son partenaire au sein de la coalition, mette à exécution sa promesse de quitter le gouvernement. A moins qu’il ne décide de jouer une opinion publique, très attachée à une image idéalisée de son armée, contre le Premier ministre. Mais la faible mobilisation des protestataires, essentiellement les réservistes, et la situation politique et diplomatique au Proche-Orient, avec la perspective d’une réussite des discussions menées avec les Palestiniens, devraient l’inciter à faire preuve de la plus extrême réserve.
Ce qu’il a d’ores et déjà confirmé en annonçant qu’il ne prendrait pas de décision avant plusieurs jours tant qu’il n’aura pas lu et étudié soigneusement le Rapport dans son intégralité. La tempête politique risque donc fort de ressembler à la tempête climatique : perturbante et passagère mais qui n’est pas de nature à provoquer un bouleversement en profondeur de l’échiquier politique israélien. 

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